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  • Jean-Pierre Robert
  • Musique

CD : les valses, miroir dans lequel Chopin regarderait ses auditeurs

Chopin double intégrale des valses

Le pianiste Yves Henry se lance un nouveau défi : enregistrer l'intégrale des Valses de Chopin à la fois sur un piano moderne et sur un instrument d'époque. Pour « montrer tout le bénéfice que l'on peut tirer de l'adaptation au piano moderne des réflexions nées de l'utilisation du piano d'époque ». Une somme, à placer aux côtés de ses précédents albums consacrés au grand compositeur, ''Les années Nohant'' et ''Dans l'intimité de Chopin à Nohant'', d'autant qu'enrichie de pertinents commentaires reproduits dans la plaquette du disque.

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Les 19 Valses de Chopin constituent un ensemble protéiforme mêlant pièces brillantes ou lyriques. À la différence des autres genres visités par le musicien, Polonaises, Mazurkas ou Études, les valses « reflètent davantage la société dans laquelle évolue Chopin de son plus jeune âge à sa mort », relève Yves Henry. Quant à leur exécution, le pianiste a opté pour un ordre de jeu non chronologique ni par association de tonalité. Il opère un choix personnel mettant en lumière « les contrastes de style et de caractère, afin de créer une continuité où les différentes sources d'inspiration se complètent et s'enrichissent mutuellement ».

L'essentiel est ailleurs. Yves Henry a plusieurs fois enregistré les œuvres de Chopin. Que ce soit sur un thème (dernier concert à Paris, années Nohant) ou s'agissant de l'intégrale d'un genre spécifique (les Mazurkas), et ce soit sur piano moderne, soit sur instrument historique. Mais c'est la première fois qu'il propose, en un même album, de jouer une intégrale, des valses en l'occurrence, sur les deux médiums. Le parti adopté repose sur une logique imparable. Partant du postulat selon lequel il a « constaté à quel point l'instrument d'époque obligeait à une relecture attentive et minutieuse du texte », car « que ce soit pour la gestion de la dynamique, de la polyphonie ou de la pédale forte, tout est différent », Yves Henry s'attache à confronter deux approches : sur piano moderne (Bechstein de 2020) et sur instrument d'époque (Pleyel de 1837). La comparaison est de fait révélatrice, non seulement de l'évolution de la facture instrumentale, mais aussi et surtout de la manière de jouer. Car la mécanique de chacun des pianos, différente quant au rôle des étouffoirs par exemple et de l'usage de la pédale, exige de « se plier à une diction particulière ». On sait que sur un piano d'époque les notes aiguës offrent un son très cristallin et voilé, mais semblent ''faiblardes'' à nos oreilles modernes. Là où les pianos actuels, Steinway, Yamaha ou Bechstein, dispensent un son éclatant, le Pleyel du XIXème exhale une sonorité feutrée. Il ne faut pas oublier que Chopin composait en fonction des instruments à sa disposition et pour un auditoire de salon, singulièrement s'agissant des Valses, pièces de nature intimiste. Là où l'évolution des pratiques musicales a peu à peu conduit à la salle de concert, et dans ce dernier cas de figure, à des espaces de plus en plus vastes. Enfin il y a la question de l'évolution du diapason qui en deux siècles n'a cessé de monter dans le but de produire un son plus puissant. Ceci a des conséquences en termes de couleurs, de rapport de tonalités et de richesse harmonique.

Cette méticuleuse mise en abyme démontre combien ces visions s'enrichissent l'une l'autre. Et il est pertinent que celle-ci se fasse à partir de la version sur instrument historique. Sur laquelle il est conseillé de se pencher en premier. Chacune des deux versions apporte son lot d'intérêt et il n'est pas aisé de choisir. Mais est-il besoin de décider entre l'une ou l'autre. Tout est question de goût et de l'effort que l'auditeur est prêt à consentir pour se livrer au jeu délicat des comparaisons. On signalera quelques éléments permettant à chacun de se faire une opinion. Dans la catégorie des valses brillantes, la Grande valse brillante op.18 N°1, là où Henry voit « une forme d'insouciance mondaine », le son est plus mat et la célérité moindre sur le Pleyel, là où le Bechstein permet plus de brillance et un jeu plus aisé quant à la répétition de notes, caractéristique de la pièce. La valse op.70 N°1 et son caractère populaire de presque Landler autrichien, rend sur le Pleyel un son « de boîte à musique » dont certaines notes aiguës restent peu audibles, alors que le Bechstein recréé une apparente fragilité, une virtuosité maîtrisée. Dans le registre des valses lyriques, rêveuses ou allusives, là où le Bechstein permet « plus de facilité et de fluidité dans le jeu », comme dans la Valse op.34 N°3, le Pleyel n'en possède pas moins une totale clarté et, bien maîtrisé, une absence de sécheresse. Ainsi de la Valse op.64 N°1 dite ''du petit chien''. Par ailleurs, l'aspect vocalité si souvent invoqué pour l'interprétation de ces pièces, ressort avec peut-être plus d'acuité sur l'instrument historique. Au demeurant, la maîtrise différente de la mécanique des deux instruments aboutit à un timing plus long dans la version ancienne (67'47) qu'il ne l'est dans la version moderne (63'42).

Au final, la querelle des anciens et des modernes n'aura pas lieu. Bien des clichés tombent d'eux-mêmes, comme celui des limites du piano d'époque qui serait un frein à l'interprétation, versus les avantages qu'apporte le piano moderne en termes de puissance. Mais celle-ci est-elle un bénéfice ? Sauf à utiliser toutes les ressources mécaniques de ce dernier en s'inspirant de la manière de jouer l'instrument d'époque, en évitant par exemple d'insister sur le rubato. C'est ce à quoi s'attache Yves Henry. Avec bonheur. Parée de la sagacité qu'on connaît à l'interprète, cette double intégrale séduit par son souci d'authenticité et de recherche de la meilleure sonorité dans chaque cas, alors que l'enchaînement des pièces, loin d'être arbitraire, avive l'intérêt. Une interprétation à part donc, qu'on chérira en complément des lectures favorites. Les deux pianos, captés dans des conditions différentes (live pour le Pleyel, au Salon romantique de Croissy, en studio à l'Auditorium Chopin à Nohant pour le Bechstein), livrent leurs sortilèges respectifs. Dans les deux cas on a privilégié une sonorité proche, sans artifice.
Texte de Jean-Pierre Robert 

Plus d’infos

  • Frédéric Chopin : 19 valses
  • Double intégrale sur piano Pleyel (1837) et piano Bechstein (2020)
  • Yves Henry, piano
  • 2 CDs Soupir Éditions : S255 (Distribution : DOM disques)
  • Durée des CDs : 67 min 47 s (Pleyel) + 63 min 42 s (Bechstein)
  • Note technique : etoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orange (5/5)

CD disponible sur Amazon

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