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Opéra : Dmitri Tcherniakov réimagine Le conte du Tsar Saltan de Rimski-Korsakov

Opera Tsar Saltan 1
Bogdan Volkov/Tsarevitch Gvidon & les "trois merveilles" ©Forster

  • Nikolaï Rimski-Korsakov : Le conte du Tsar Saltan. Opéra en quatre actes et un Prologue. Livret de Vladimir Bielski d'après le poème éponyme d'Alexandre Pouchkine
  • Ante Jerkunica (Tsar Saltan), Svetlana Aksenova (Tsaritsa Militrisa), Bogdan Volkov (Tsarevitch Gvidon), Olga Kulchynska (Tsarevna Oiseau-Cygne), Stine Marie Fischer (Tkatchikha), Bernarda Bobro (Pavarikha), Carole Wilson (Babarikha), Vasily Gorshkov (Le vieil homme), Alexander Vassiliev (Skomorokh/Un marin), Nicky Spence (Le Messager/Un marin), Alexander Kravets (Un marin)
  • Chœurs de La Monnaie, Martino Faggiani, chef des chœurs
  • Orchestre Symphonique de La Monnaie, dir. Alain Altinoglu
  • Mise en scène et décors : Dmitri Tcherniakov
  • Costumes : Elena Zaytseva
  • Direction artistique de la vidéo & éclairages : Gleb Filshtinsky
  • Théâtre de La Monnaie, Bruxelles, vendredi 21 juin 2019 à 20 h
  • Et les 25, 27 & 29 juin 2019 à 20 h

Avec Le conte du Tsar Saltan, Nikolaï Rimski-Korsakov introduit la féérie sur la scène lyrique à un point encore plus poussé que dans ses autres œuvres. Rarement donné en dehors des maisons russes, le voici présenté à La Monnaie de Bruxelles dans une production qui fera date : à la régie de l'iconoclaste Dmitri Tcherniakov qui réserve son lot de surprises et capte l'attention sans vous lâcher, répondent la direction d'Alain Altinoglu, d'une beauté musicale éblouissante, et les prouesses d'une distribution totalement investie.

Dixième opéra de Rimski-Korsakov, Le conte du Tsar Saltan est directement inspiré du conte éponyme de Pouchkine. Créé en 1900, il avait été mis en chantier l'année précédente pour fêter le centième anniversaire de la naissance du grand poète russe. Ce conte féérique est pour les enfants russes un peu ce que Le petit Prince est à leurs congénères d'Occident : un réservoir de belles images, où se croisent merveilleux et fantastique, onirique et doux amère. Que Rimski-Korsakov pare d'une musique à l'orchestration luxuriante aussi bien que transparente, multipliant les passages symphoniques, et pas seulement durant l'intermède fameux du "vol du bourdon", et d'une écriture vocale tout aussi chatoyante, de type narratif dans les airs et les ensembles. D'une intrigue fort complexe aux multiples rebondissements, on peut tirer quelques lignes majeures. Le Tsar Saltan qui a épousé la cadette de trois sœurs, Militrisa, en a eu un enfant, le Tsarevitch Gvidon. Mais celui-ci grandira loin du royaume paternel de Tmoutarakane, jeté qu'il a été à la mer avec sa mère, dans un tonneau. Ils accostent sur l'île lointaine de Bouïane, où le jeune homme aura un jour la vision d'un oiseau-cygne magique qui se révèle être une belle princesse. Elle se propose de l'aider et le transformera à l'occasion en bourdon. Ils veulent s'unir alors que Gvidon est proclamé prince de la cité radieuse de Ledenetz. Le Tsar cherchant ce fils, accoste sur l'île, le retrouve et en bénit le mariage avec la princesse cygne. Cette trame prend tout son sel dès lors que l'on aura compris que la naissance et l'adolescence de Gvidon ont été dès le début contrariés par les tribulations des deux sœurs de Militrisa et d'une vieille nourrice Babarikah, décidément la méchante du conte. Elles n'ont de cesse que de chercher à détourner le Tsar de son devoir paternel. Mais les bons triompheront et les méchantes criant leurs erreurs seront pardonnées. Comme il sied à tout conte de fées.

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Stine Marie Fischer/Tkatchikha, Carole Wilson/Babarikha & Bernarda Bobro/ Pavarikha ©Forster

Rien de tel pour fertiliser l'imagination d'un metteur en scène qui dit avoir été bercé par cette histoire dès sa tendre enfance, et dont on sait l'appétence pour s'accaparer avec gourmandise, mais non sans vergogne, du patrimoine lyrique russe. Car Tcherniakov n'est pas homme à s'en tenir au premier degré d'un texte ou à le paraphraser simplement. Il le recréé en le scrutant au plus profond, voire en ajoutant quelque sens caché pour mieux développer l'impact théâtral. Sans pour autant livrer ses secrets dramaturgiques, la trame telle qu'il l'énonce dans le programme de salle, n'étant pas si éloignée de l'original. Et pourtant, ce qu'on voit l'est singulièrement. Dans un travail autrement plus accompli que celui de sa régie pour Les fiançailles au couvent de Prokofiev récemment au Staatsoper de Berlin, et nettement plus audacieux que pour le spectacle Iolanta/Casse noisette à Garnier, il réécrit un conte tragique dont le personnage principal est le jeune Gvidon : un garçon autiste que sa mère ne parvient pas à extraire de sa mélancolie, même en lui narrant un conte de fées... celui du "Tsar Saltan". Il vit dans son monde imaginaire, un peu fanatique de bandes dessinées, rivé qu'il est à ses trois jouets, qui ne sont autres que les trois "merveilles" appartenant à l'opéra, trois énigmes aussi : un écureuil orange en plastique, emblème de la ville de Ledenetz, un jeu de soldats de plomb, figurant l'armée des preux chevaliers du conte de Pouchkine, et une poupée blanche, la princesse-cygne de ses rêves de garçon. Ces trois objets, présents sur scène dès le début de l'opéra, ne la quitteront pas. Pour introduire ce prisme narrateur, Tcherniakov installe un court prologue parlé avant même le Prologue, où l'on voit la mère de Gvidon rappeler le sort de ce fils infortuné, lui-même montré prostré à l'arrière-plan. Il restera maladivement apeuré tout au long de l'opéra, tour à tour envahi de pulsions hallucinées, s'agitant en gestes mécaniques et désordonnés, alternant moments de joie artificielle et temps d'irrépressible mélancolie. Spectateur de ce qui se passe autour de lui aussi bien qu'acteur de sa propre destinée. 

Car c'est là que Tcherniakov enfonce le clou : on passe du premier au second degré sans presque s'en apercevoir, de la réalité à l'imaginaire, du fantasmé idéalisé au dur ressenti. Avec ce surcroît de grossissement des personnages inhérent au conte, ici acteurs en forme de poupées aux formes grotesques, choristes façon automates, à la gestuelle partout emphatique. À la différence de Gvidon et de sa mère, vêtus en hardes contemporaines. Mais comme il en va de tout conte, l'histoire bascule dans la cruauté : Gvidon ne sortira finalement pas indemne de cette expérience et persistera dans son état. À l'épilogue, tous les protagonistes ont retrouvé aspect humain, dont la Princesse-cygne en avenante jeune femme, et tentent une dernière fois d'aider le garçon à se défaire de son mal, en vain. Point de happy end, donc : la dernière image, terrible, est celle de Gvidon tambourinant frénétiquement à la porte de la maison familiale pour fuir cette histoire dévorante, tandis que sa mère est plus désespérée que jamais. On reconnaît là l'œil désabusé du régisseur russe qui ne laisse que peu de place à l'optimisme.

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Svetlana Aksenova/Tsaritsa Militrisa & Tsarevitch Gvidon ©Forster

Tcherniakov, qui règle aussi la décoration, procède avec une apparente économie de moyens. L'aire de jeu est restreinte à l'avant-scène, ce qui le rend plus prégnant, presque obsédant, les personnages du conte arrivant depuis la salle, moyennant des praticables de part et d'autre. Le centre du plateau est réservé à une alvéole où apparaîtra la Princesse-cygne, toujours dans la même position nonchalante, ou plus tard s'incrustera une maquette du palais de la ville enchantée de Ledenetz qui couronnera Gvidon prince. Le recours aux techniques les plus avancées en matière de vidéo parachève la régie, permettant des effets dépassant le cadre conventionnel scénique. Et d'expliciter commodément les rebondissements de l'histoire qu'il est difficile, il faut en convenir, de représenter de manière naturaliste. Ainsi de la navigation du tonneau malmené par les vagues, ou plus tard du vol du bourdon, depuis son éclosion dans les profondeurs d'un lac enchanté jusqu'à ses circonvolutions de plus en plus menaçantes au dessus de la tête des convives du Tsar Saltan, et qui finira par piquer de son dard les sœurs méchantes. Tout cela est imagé par moult projections savamment fabriquées, passant de l'état d'ébauche à un dessin affirmé, extrêmement mobile, colorié par jets rapides pour aboutir à une visualisation onirique. Ainsi de la nature enchantée entourant l'apparition de la Princesse-cygne. Souvent, le personnage de Gvidon semble comme émaner du dessin projeté, s'en détachant, comme à l'heur de montrer une joie plus que débordante à l'annonce de la saisine de la couronne de la ville de Ledenetz. Un exemple parmi tant d'autres de la précision au scalpel de la direction d'acteurs, comme toujours chez le metteur en scène russe. Qui ne laisse pas le moindre interstice qui ne soit pas joué, comme il en est de la caractérisation de chaque membre du chœur.          

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Final du IV ème acte, au centre Tsarevitch Gvidon & Olga Kulchynska/Princesse-cygne ©Forster

Ce volet dramaturgique singulièrement perspicace s'enrichit d'une exécution musicale de tout premier ordre. Alain Altinoglu dirige cette musique foisonnante avec brio. Elle est un vrai bonheur pour un chef d'orchestre avec ses interludes symphoniques et autres préludes, sa fine orchestration et son usage des bois traités de manière virtuose pour évoquer la magie et le fantastique, ses fanfares de trompettes aussi ouvrant chacun des tableaux à la façon de "Il était une fois". Sans parler de l'introduction du dernier tableau décrivant les trois merveilles, jolie fresque haute en couleurs. À l'instrumentation originale répondent une rythmique extrêmement différentiée et une invention mélodique généreuse puisée aux sources folkloriques. C'est un tout imagé, habilement illustratif que propose cette direction, sans tomber dans la facilité de la musique à programme. Magnifiée par l'exécution magistrale que prodigue l'Orchestre Symphonique de La Monnaie, dont on perçoit combien l'entente est intime avec le chef, leur directeur musical. La distribution majoritairement russophone est exemplaire. Bogdan Volkov, hier Antonio des Fiançailles au couvent berlinoises, endosse le rôle pivot de Gvidon avec un confondant naturel. Il s'empare de la vision extrême de Tcherniakov avec une rare acuité des gestes et des attitudes jusque dans le moindre détail ou dans les manières hyperboliques qui sont réservées au personnage. Cette sorte de Siegfried russe, qui comme lui comprend le chant des oiseaux, il l'adopte avec aplomb. Le rôle appelle en effet un ténor corsé mais sans lourdeur, un discours héroïque mais clair. Svetlana Aksenova, qui fut naguère l'héroïne du Kitège de Tcherniakov à Amsterdam et Barcelone, campe une Militrisa bouleversante, le type même de la victime douce, contenant ses émotions. Le soprano est aussi épanoui que bien projeté. Tout en contraste, la Princesse-cygne d’Olga Kulchynka offre le soprano colorature mais non éthéré qui convient à cette créature merveilleuse qui n'en a pas moins une consistance certaine. De sa belle voix de basse profonde, Ante Jerkunica apporte une dimension intéressante au rôle du Tsar Saltan, qui n'est pas le plus développé de l'œuvre non plus que le plus humain. Tous les autres personnages sont aussi bien portraiturés que chantés, comme les deux sœurs, le vieil homme ou le bouffon. Seule la nourrice Babarikha aurait mérité timbre plus sombre que celui de Caroline Wilson : une voix de vrai contralto à la russe aurait apporté poids autrement satirique à cette méchante figure de conte. C'est peu dire que les Chœurs de La Monnaie se taillent un franc succès par l'acuité de leurs incarnations de tout un peuple de boyards, courtisans, clercs, guerriers et marchands des cités de Tmoutarakane et de Ledenetz. 

Texte de Jean-Pierre Robert


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Mots-clés: théâtre de la monnaie

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