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  • Jean-Pierre Robert
  • Musique

CD : La Vestale de Spontini

Voici un album majeur : le premier enregistrement sur instruments d'époque de La Vestale. Comme dépoussiéré de ses scories romantiques et d'habitudes vocales plus tournées vers la démonstration vocale qu'héritées de la grande tradition de la tragédie en musique française, le Grand œuvre de Spontini révèle tout son cachet. Et s'avère être le trait d'union entre l'opéra français gluckiste et le futur grand opéra à la française du XIXème. Le mérite en revient à la direction enflammée de Christophe Rousset et aux prestiges d'une distribution de tout premier plan.

La Vestale offre un bon exemple du style empire en musique, par ailleurs illustré par des compositeurs comme Méhul, Lesueur ou Cherubini. Établi à Paris en 1800, le napolitain Gaspare Spontini (1774-1851) y voit créer avec succès en 1807 ce qui passe pour son œuvre majeure. Elle s'inscrit dans le cadre de la tragédie lyrique comme la concevait Gluck avec un découpage musical strict en récits, airs et ensembles, outre un rôle essentiel dévolu au chœur. Et fera l'admiration de Berlioz comme de Wagner qui dirigera l'opéra en 1844 à Dresde. L'orchestration est riche, annonçant la manière du grand opéra français romantique. L'intrigue en est simple : une jeune prêtresse, Julia, aime un général romain, Licinius, et trahit son devoir de maintenir allumée la flamme sacrée au temple de Vesta. Ce pour quoi elle est condamnée à mort. Seule une intervention divine empêche qu'elle soit exécutée. Un lieto fine lui permettant d'épouser son bien-aimé soldat. Cette trame dramatique confère souvent au discours un ton austère qui ne donne nullement dans la brillance italienne. La manière est tout sauf éclatante et même dans les finales des actes, l'aspect grand spectacle est-il asservi à une certaine retenue. L'essentiel se résout la plupart du temps en confrontations entre les divers protagonistes. Restent un beau portrait de femme troublée mais résolue affrontant sans faiblir un destin de mort, un mélange de déchirure humaine et de fière résolution chez le général romain et un bel exemple d'amitié vraie entre celui-ci et Cinna, qui cherche à le préserver, comme plus tard Rodrigue confortant Carlos chez Verdi.

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Le présent enregistrement studio, auquel fit suite un mémorable concert au Théâtre des Champs-Élysées en juin 2022, dans le cadre du festival Palazzetto Bru Zane, rend pleine justice à une œuvre rare. D'abord par la direction de Christophe Rousset qui, comme un John Eliot Gardiner, aime tant investiguer ce répertoire procédant finalement directement de Gluck et par-delà, de tout l'héritage du baroque. D'une énergie incisive, la battue mise sur des tempos sur le versant preste, voire parfois endiablés, conférant à ces pages leur pleine vitalité. Non que les contrastes ne soient pas soigneusement managés : couleurs sombres du prélude de l'acte III, atmosphère de douceur vespérale du début du IIème. Surtout Rousset s'attache-t-il à faire ressortir toute l'originalité de l'harmonie conçue par Spontini : importance de la palette des bois, traits percutants de cuivres, cordes presque rêches par endroits au soutien d'un phrasé habité. Ce que les instrumentistes des Talens Lyriques peaufinent amoureusement. Le résultat : un son comme dégraissé, combien séduisant. Ce qui ne nuit pas à la constante invention mélodique de l'ouvrage dans les airs et ensembles. Bien au contraire le chant est-il magnifié dans cet écrin de choix, pourvu moins d'une inutile brillance que d'une volonté de netteté, voire de mordant.       

Quant à l'interprétation vocale, a été recherché un assortiment des voix évitant toute velléité de chant en force. Ainsi des personnages de Licinius et de Cinna, dévolus non à deux ténors, mais respectivement, à un ténor barytonant et à un baryton aigu capable de vocaliser. Comme a été privilégiée une déclamation puisée à la grande tradition française ressortissant à la noblesse de ton dans l'élocution, particulièrement pour ce qui est des récits. On sait que la résurrection de l’œuvre doit beaucoup à Maria Callas qui, à La Scala en 1954, dans la régie de Visconti, révéla une personnalité hors du commun dans le rôle-titre. Exigeant vocalement, celui-ci est ici confié à Marina Rebeka. Choix judicieux car outre une diction française d'une parfaite clarté, le personnage séduit immédiatement par le timbre lumineux de la soprano et un engagement de tous les instants. Une présence dramatique qu'on mesure au fil de récits et d'airs en traduisant les diverses facettes, de la force (''Impitoyables dieux, suspendez la vengeance'') à la délicatesse d'un cœur amoureux (''Licinius, je vais te revoir''), du cantabile de la cavatine ''Ô des infortunés déesse tutélaire'' à la romance flattant le registre médian du soprano ''Toi que je laisse sur la terre''. Témoin de l'évolution du ténor vers des emplois plus lourds - Siegmund de La Walkyrie est à l’horizon - le Licinius de Stanislas de Barbeyrac est un modèle de beau chant français. Le timbre sombre, proche du bariténor, portraiture à merveille une partie que ne caractérisent pas seulement le panache sonore, mais plutôt la noblesse de la ligne de chant, l'aisance de l'élocution. Tassis Christoyannis campe en Cinna l'ami dévoué, par un chant immaculé qu'on sent ému. Voilà encore une figure de caractère à l'actif du grand chanteur grec. Aude Extrémo, La Grande Vestale, offre ce timbre sombre et légèrement grasseyant de mezzo-contralto et un abattage qui rappellent Rita Gorr. Nicolas Courjal, Le Souverain Pontife, impressionne non pas tant par un timbre de basse sonore que par l'ampleur du discours tout empli de l'inflexibilité du garant de la loi. Les chœurs de la Radio flamande sont pour beaucoup dans la réussite, grâce à un chant d'une rare précision et d'une totale plénitude quelles que soient les tessitures.

La captation au Studio RIFFX de la Seine musicale se caractérise par son naturel et une belle compacité d'ensemble. Quoique très présentes, les voix sont bien intégrées dans l'orchestre. Ce que parachève une discrète mise en espace. 
Texte de Jean-Pierre Robert

Plus d’infos

  • Gaspare Spontini : La Vestale. Tragédie lyrique en trois actes. Livret d'Étienne de Jouy
  • Marina Rebeka (Julia), Stanislas de Barbeyrac (Licinius), Tassis Christoyannis (Cinna), Aude Extrémo (La Grande Vestale), Nicolas Courjal (Le Souverain Pontife), David Witczak (Un Consul/Le Chef de Aruspices)
  • Flore Merlin, chef de chant
  • Chœur de la Radio flamande, Thomas Tacquet, chef de chœur
  • Les Talens Lyriques, dir. Christophe Rousset
  • 2 CDs Palazzetto Bru Zane : BZ 1051 (https://bru-zane.com ; Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.)
  • Durée des CDs : 67 min 38 s + 64 min 25 s
  • Note technique : etoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orange (5/5)

CD disponible sur Amazon



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