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  • Jean-Pierre Robert
  • Musique

CD : le piano de Karol Szymanowski sublimé par Krystian Zimerman

Krystian Zimerman Szymanowski

Chaque nouveau disque de Krystian Zimerman est un événement. Celui-ci ne fait pas exception. D'autant qu'il est consacré à un compositeur cher à son cœur de polonais, Karol Szymanowski, dont sont présentés quelques aspects significatifs de la production pour piano solo. Le musicien connut naguère Arthur Rubinstein comme premier interprète et ardent défenseur. Zimerman reprend aujourd'hui le flambeau de ce dernier, combien magistralement : un fascinant voyage dans un monde sonore singulier.

« Son style doit beaucoup à Chopin. Sa forme a quelque chose de Scriabine, mais il y avait déjà l'empreinte d'une personnalité puissante et originale qui se ressent dans la ligne de sa mélodie et dans ses modulations audacieuses et originales ». Ainsi s'exprimait Arthur Rubinstein à propos de la musique de son ami Karol Szymanowski (1882-1937), « un grand compositeur polonais » qui a beaucoup écrit pour le piano. Krystian Zimerman a choisi de l'illustrer à travers des pièces écrites entre 1899, période d'études, et la décade si prolixe des années 1920. Les Préludes op.1, premier cahier qui sera suivi de cinq autres, montre la manière d'un génial apprenti, inspiré par le vénéré Chopin. Ce sont neuf miniatures, la plupart sur des tempos lents. Comme le modeste et modulant N°1, le chant miroitant du N°2 qui connaît un réchauffement au médian, un N°7 plus animé, quoique marqué Moderato et à l'écriture complexe, aux harmonies graciles mais non fades, enfin la pure rêverie du N°8, dans une digression qui ne connaît pas de heurt.

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Le triptyque Masques op.34 (1916) est le parfait exemple du style de la maturité de Szymanowski de par son écriture bien sûr et surtout par son dessein artistique : une triple origine littéraire (Les Mille et une nuits, la Folie de Tristan où celui-ci se déguise en bouffon pour pénétrer dans la chambre d'Isolde, le mythe de Don Juan). Trois personnages à propos desquels on ne saurait parler de véritable illustration programmatique mais plutôt de suggestion musicale, sorte de ''masque'' imaginé par le compositeur, faisant appel à l'imagination de l'auditeur. ''Shéhérazade'' débute dans une ambiance chatoyante mais trompeuse, car la pièce va connaître moult épisodes contrastés, soit capricieux, rêveur, dramatique, langoureux, où le mode de la danse de sicilienne tient une large part. Cette belle cache bien son jeu.''Tantris le bouffon'' évoque un personnage fantasque en costume à grelots, musique grimaçante, appartenant au « style parodique » de Szymanowski, rappelle Zimerman. Sont évoqués successivement la douleur du bouffon par de puissants accords scandés, son aspect mystérieux dans une section scintillante, son tourment et ses angoisses, le paroxysme passionnel évoquant la métamorphose de Tantris à Tristan, sa mort énigmatique enfin. ''Sérénade de Don Juan'' offre un geste d'abord improvisé, puis une écriture heurtée ou lyrique pour décrire un séducteur masqué qui se fait mordant, agressif même, ce dans un tempo halluciné, traversé d'accords majestueux quoique violents. On est plus près de Petrouchka que du Don Juan de Molière ou de Mozart.

Les Mazurkas op.50, 20 pièces composées durant les années 1926-1931, offrent le langage complexe de la dernière période de Szymanowski, basé ici sur des éléments de folklore, celui de la région des montagnes des Tatras. Zimerman en joue quatre, significatives de cette manière privilégiant les tempos alertes. Comme la N°14, ''animato avec élégance et grandeur'', proche d'une mazurka de Chopin malgré son allure de travers, ou la N°16 ''Allegramente Vigoroso'', d'une belle puissance lumineuse, laissant place à une digression plus sereine. Dans la N°13 et surtout la N°15, le rythme typique de la danse polonaise ne fait qu'affleurer.

Le programme se termine par un retour à la première veine créatrice. Les Variations sur un thème populaire polonais op.10, des années 1900-1904, sont bâties sur un thème issu du folklore de la région de Zakopane, station très en vogue, située aux pieds des Tatras, où se réunissait l'élite artistique. Là encore l'hommage à Chopin est évident, usant du ton mélancolique. Les 10 courtes variations collent au thème ou s'en affranchissent dans des modes variés : agité (2ème, 5ème), rêveur (N°6), effusion lyrique (7ème), puissance de la N°8, une marche funèbre d'une force inouïe, ou miroitement sonore (N°3). L'écriture de Szymanowski s'est affirmée depuis les pièces de l'op.1, jusqu'à cultiver une virtuosité digne de Liszt dans les deux dernières variations, l'ultime ''mit humor, poco buffo'' se concluant par une fugue grandiose.

Peut-on imaginer meilleur défenseur de cette musique que Krystian Zimerman ! Le souverain poète du piano comme le formidable technicien du clavier, on le reconnaît entre tous à la façon de ''faire sonner'' l'instrument, avec une réserve de puissance qui peut confiner au féroce dans le fortissimo, ajouté à un usage généreux de la pédale de forte (Masques), à l'art de doser rythmes et couleurs, comme à la maîtrise du rubato (Préludes op.1), au souci de la clarté des lignes, même dans les passages les plus chargés. Tout cela, il le dit hérité de Rubinstein : « en sa présence, je suis devenu plus conscient de la façon dont je pouvais corriger certains problèmes physiques dans mon jeu... C'était comme s'il m'aidait à résoudre tel problème ».

L'aspect technique de l'enregistrement a été tout autant travaillé, sous la supervision de Zimerman lui-même. Les pièces, autres que Masques, enregistrés en 1994 à Copenhague et jamais encore publiées, l'ont été au Japon, au Fukuyama Hall of Art & Culture en 2022, célèbre pour la clarté de son acoustique due à Yasuhisa Toyota, ami du pianiste. L'instrument est capté proche dans toutes ses foisonnantes harmonies, en même temps dans une ambiance aérée, dégageant un extrême relief sonore. Un exemple d'excellente prise de son studio de piano.

Texte de Jean-Pierre Robert 

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Plus d’infos

  • Karol Szymanoswski : 9 Préludes op.1 (extraits). Masques op.34. 20 Mazurkas op.50 (extraits). Variations sur une thème populaire polonais, op.10
  • Krystian Zimerman, piano
  • 1 CD Deutsche Grammophon : 486 3007 (Distribution : Universal Music)
  • Durée du CD : 70 min 38 s
  • Note technique : etoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orange (5/5)

CD disponible sur Amazon


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coup de cœur, Krystian Zimerman, Karol Szymanoswski

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