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  • Jean-Pierre Robert
  • Musique

CD : un récital de Grigory Sokolov au Palais Esterházy

Sokolov Haydn Schubert

Un nouvel album de Grigory Sokolov est toujours un événement. Celui-ci l'est à un double titre, non seulement par la qualité exceptionnelle des interprétations des pièces jouées de Haydn et de Schubert, mais aussi parce qu'il a été saisi live dans la salle même de musique du château d'Esterházy, là où Haydn officia comme Kapellmeister. Un disque indispensable.

La Haydn Saal du Palais princier d'Eisenstadt a été le lieu, le 10 août 2018, de ce concert réunissant sous les doigts de Grigory Sokolov deux maîtres du piano classiques. D'autres concerts, notamment à Paris, ont déjà montré combien le pianiste russe est proche de la musique de Joseph Haydn. Il joue ici trois sonates, sans interruption, comme toujours, pour donner tout leur sens à ces morceaux finalement très contrastés. Avec cette simplicité et le racé dans le style qu'on lui connaît. La Sonate N°32 en Sol mineur, appelée aussi Divertimento, offre deux mouvements de caractère mélodique mélancolique. D'abord un Moderato, capricieux, comme improvisé dans ses doubles croches traitées en strettes légères, puis un Allegretto sur un rythme de menuet, qui sous une apparente aisance, s'avère d'une grande complexité dans son architecture interne. La Sonate N°47 en Si mineur, de 1776, se signale par l'énergie du premier thème de l'Allegro moderato, incisif dans son rythme pointé, puis la détente d'un Allegretto orné de trilles, quoique la partie médiane possède de nouveau des accents farouches. Le finale Presto offre un amusant martèlement associant fluidité à la main droite et scansion à la main gauche dans un contraste très étudié. Alors que le développement travaille ces paramètres dans une joyeuse ritournelle, la fin s'orne d'unissons secs et d'accords puissants. Sokolov maîtrise à la perfection cet univers de classicisme épanoui. Avec la Sonate N°49 (1780), écrite dans l'audacieuse tonalité d'Ut dièse mineur, Sokolov a nul doute voulu montrer cette différence d'approche chez Haydn. Ainsi du Moderato, très développé, dont l'écriture très affirmée dans l'opposition aigus-graves, voit celle-ci se creuser au fur et à mesure du développement. Le Scherzando marqué Allegro con brio est joliment articulé dans son thème allègre traité en forme de variations pleines d'esprit. Et le Menuetto, curieusement placé en dernière position, est inspiré d'une mélodie populaire : Sokolov en souligne le caractère mélancolique, presque étrange, alors que le passage en trio, plus grave, annonce Schubert, ce que confirme la reprise.

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Rien d'étonnant peut-être à ce que la seconde partie du concert soit dévouée à Schubert et à ses Impromptus D 935 écrits en 1827. On citera André Tubeuf « au poids de musique, en qualité de sérieux et gravité, la deuxième série d'Impromptus D. 935 dure tant que la sonate la plus posthume et la plus longue ; et en poids d'émotion communiquée, de mise en demeure d'y consentir et d'y croire, pèse presque plus » (in ''Schubert, L'ami Franz'', Actes sud, 2021). Grigory Sokolov, qui joue là encore ces pièces de manière enchaînée, montre combien elles forment un tout eu égard aux étroits rapports de tonalité existant entre elles. L'Impromptu N°1 en fa mineur voit le second épisode évoluer comme deux voix s'interrogeant et se répondant aux deux extrêmes du registre du clavier dans une sorte de vision nostalgique d'un monde heureux qui s'éloigne. D'une totale liberté, la conception de Sokolov fuit la dureté, même dans les traits les plus agités du développement et leurs répétitions proclamées. L'Impromptu N°2 en La bémol majeur, Allegretto, voit fleurir le plus sublime Schubert, « un menuet au thème tout à la fois clair et mélancolique », selon Brigitte Massin. Le pianiste russe l'ouvrage avec tendresse tandis que le second motif s'affirme naturellement dans un fff sans emphase. Le trio apporte la transition plus grave de ses arpèges majestueux, jusqu'à un climax fiévreux, légèrement orageux. L'Impromptu N°3 en Si bémol majeur est conçu sur le schéma thème et variations. Sokolov prend le thème, inspiré de Rosamunde, là encore avec affection et esprit. Il tricote les variations dans un souci d'humanité quant à leurs différences combien séduisantes : une danse proche de la valse (2ème), un fond de gravité (la 3ème), ou encore renchérissant dans l'échange entre voix grave et aiguë (4ème). Plus tard, le retour au thème coule comme eau pure et Sokolov mène le morceau à sa conclusion magique, comme suspendue. Le thème populaire trottinant de l'Impromptu N°4 en Fa mineur, Scherzando, Sokolov lui insuffle une note de mordant dans ses trilles légèrement assénés. Comme sont jugés avec flair les modes de jeu divers, les ruptures de ce qui reste une pièce moins abordable que les trois autres. Et éminemment contrastée entre déchaînement, moment dramatique et passage d'apparent répit. L'épisode médian, il le voit d'un calme trompeur. Et tout s'emballe à la fin dans une excitation inouïe.

Grigory Sokolov
Grigory Sokolov pendant le concert au Palais Esterházy ©DG 

Le premier des six bis - ultime partie du concert tout aussi attendue que le principal – se poursuit avec Schubert et l'Impromptu N°4 en La bémol majeur, tiré du premier cahier D 899. Son Allegro est tout de fluidité légère dans ses gammes arpégées s’égrenant délicieusement. Puis la partie centrale module généreusement avec ses accords serrés. Le geste est grand dans son déferlement dynamique qui sait garder un souverain équilibre. Vient en guise d'amusant intermède ''Le rappel des oiseaux'', l'une des Pièces de clavecin de Rameau : un pépiement preste et haut en verve avec un beau sens du lié français, allié à une virtuosité qui n'a rien de précieux. Quel raffinement dans le doigté ! Retour à Schubert avec Mélodie hongroise D 817 : on n'est pas loin des Impromptus dans cette chanson touchante à la mélodie simple d'où émane une nostalgie très tzigane, et qui finalement retrouve le chemin de l'espoir. De Chopin, le pianiste donne alors le Prélude op.28 N°5 : l'intensité du chant à la main droite s’accompagne d'une scansion légère de la gauche dans un tempo mesuré, combien expressif. La partie centrale figurant comme une sonnerie de cloches, est bien sonnante, ce que souligne la prise de son très proche. Et la coda est poignante. Une rareté poursuit : la Valse en Mi mineur d'Alexander Griboyedov (1795-1829), contemporain de Schubert donc : un piano flattant les registres médium et aigu dans un tempo d'abord mesuré, qui s'enflamme et finit dans le ton de la douceur. Pour conclure ce mémorable concert, Sokolov fait appel à Debussy et à ''Des pas sur la neige'', extrait du Ier Livre des Préludes : le « mystère de l'instant » debussyste, selon la formule de Jankelevitch, est à son summum dans un balancement subtil, et le partage des timbres tout aussi envoûtant. Mais rien de ouaté ici, une sensation d'étrangeté plutôt qui vous prend à la gorge et se dissout dans les dernières notes pppp s'ouvrant sur l'éternité. À quand une intégrale de ces œuvres ? En tout cas, voilà une conclusion sur une note d'intense poésie, comme souvent chez le maître.

L'enregistrement live, dans la Haydn Saal du Palais Esterházy, offre une acoustique naturelle de concert, à la fois présente et aérée, prodiguant une excellente définition du Steinway Grand.

Texte de Jean-Pierre Robert

Plus d’infos

  • ''Grigory Sokolov at Esterházy Palace''
  • Joseph Haydn : Sonates pour piano N°32 , Hob. XVI:44, N°47, Hob XVI :32 & N°49, Hob. XVI :36
  • Franz Schubert : Quatre Impromptus D 935 (op. posth. 142)
  • Bis de Schubert, Jean-Philippe Rameau, Frédéric Chopin, Alexander Griboyedov, Claude Debussy
  • Grigory Sokolov, piano
  • 2 CDs +1 DVD Deutsche Grammophon : 486 1849 (Distribution : Universal Music)
  • Durée des CDs : 49 min 26 s + 73 min 26 s (DVD : 127 min 33 s)
  • Note technique : etoile bleueetoile bleueetoile bleueetoile bleueetoile bleue (5/5)

CD disponible sur Amazon

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