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  • Jean-Pierre Robert
  • Musique

CD : Susanna Mälkki revisite deux œuvres orchestrales essentielles de Bartók

BelaBartok Helsinki Philharmonic Orchestra

Cet album offre sans doute une forme de couplage idéal de deux œuvres orchestrales phares de Béla Bartók, la Musique pour cordes, percussion et célesta et le Concerto pour orchestre. Les interprétations qu'en donne la cheffe finlandaise Susanna Mälkki à la tête de l'Orchestre Philharmonique d'Helsinki sont tout simplement magistrales. Rarement les a-t-on entendues sonner avec autant d'acuité depuis celles légendaires de Sir Georg Solti avec le LSO dans les années 1960.

Musique pour cordes, percussion et célesta est le fruit d'une commande de l'Orchestre de chambre de Bâle et de son chef Paul Sacher, qui en assureront la création en janvier 1937. Bartók, qui n'utilise pas l’appellation de musique de chambre, entend signifier par le terme neutre de ''Musique'' le caractère spécifique d'une composition réunissant un effectif restreint de cordes réparties en quatre groupes distincts, face à celui des percussions, outre le piano et le célesta. Une œuvre nullement abstraite mais savamment construite, ce qui a fait dire à Ernest Ansermet : « il y a là comme une éclosion, une conquête nouvelle… Celle de la forme indépendante de tout formalisme, qui dispose les éléments thématiques et mesure leur capacité d'expression de façon à donner à chaque morceau sa plénitude de sens » (cité par Claire Delamarche dans son ouvrage ''Béla Bartók'', Fayard). Elle est constituée de quatre mouvements alternant lent et vif, chacun d'une durée à peu près équivalente. L'exécution qu'en proposent Susanna Mälkki et ses forces d'Helsinki restitue toute l'étrangeté qui ressort de cet instrumentarium inédit en même temps que l'immense séduction exercée, malgré une étonnante complexité. Ainsi de la longue fugue sur laquelle est bâti l'Andante tranquillo, ligne sinueuse mais inexorable de son langage presque primitif, et d'une symétrie parfaite avec ses vastes crescendo et decrescendo après un formidable climax. Un cheminement entre chaos et ordre. L'Allegro énergique qui suit, d'une belle vitalité rythmique, voit les groupes de cordes être talonnées par les accords du piano et les interventions fantomatiques du célesta puis des timbales. Ces oppositions sont magistralement jugées et la réexposition avec son instabilité rythmique figure un irrésistible tourbillon. Le second Adagio, si différent du premier, offre un caractère nocturne dans sa forme en arche. Rarement le climat angoissant que recèle cette partie a-t-il été poussé aussi loin : accords secs du piano, convulsion sonore proche du sentiment d'horreur. Susanna Mälkki distille ces effets sonores avec une intensité peu commune. Tout comme l'exubérance du finale, marquant le contraste de manière saisissante, d'une atmosphère de danse populaire presque enivrante à travers sa pléthore de rythmes irréguliers.

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Susanna Malkki Orchestre Helsinki
Susanna Mälkki dirige l'Orchestre Philharmonique d'Helsinki ©DR

Une même exécution superlative caractérise le Concerto pour orchestre. Magistrale composition écrite en moins de deux mois en 1943, sur une commande du chef Serge Koussevitsky pour le Boston Symphony Orchestra. Susanna Mälkki capte l'attention dès les premières mesures pour ne plus la lâcher. Le premier volet de l'Introduzione, lente progression dont le climat rappelle celui du Château de Barbe-Bleue, laisse place à la section rapide d'une rigoureuse articulation jusqu'à l'atteinte d'un point d'orgue d'une force tellurique. On savoure l'intervention des bois, rappel d'airs arabes entendus par le musicien en Algérie. L'étonnant second mouvement, ''Jeu de couples'', Allegro scherzando, souligne l'espièglerie des traits des bois par deux, dans une scansion implacable et souple à la fois. À l'Elegia, cœur de cette forme en arche affectionnée par Bartók, la réminiscence du ''Lac de larmes'' que découvre l'ouverture de la 6ème porte dans Le château de Barbe-Bleue, traduit avec une terrible évidence le « lugubre chant de mort », que décrit l'auteur. Le chromatisme est ici poussé à ses limites de tension dans les grands accords-clusters, tels des cris de désespoir. La fin apaisée, mais déchirante, est d'une insondable tristesse. L'Intermezzo interrotto de climat parodique est tout aussi magistral, de sa vraie-fausse nostalgie que créent une rengaine empruntée à une opérette hongroise, puis un pastiche façon farce de l'air ''Je vais chez Maxim'' de Danilo de La Veuve joyeuse. Là encore, le travail sur les contrastes entre groupes d'instruments n'a d'égal que le chatoiement du tissu musical. Du finale Presto, on admire combien est architecturé le gigantesque crescendo accelerando, en dynamique et vitesse. La complexité de la fugue, dans le contrepoint des divers groupes de cordes par rapport à l'élan créé par les bois, rappelle combien l’œuvre poursuit les innovations initiées dans Musique pour cordes, percussion et célesta. La péroraison est aussi fulgurante que grandiose d'un orchestre incandescent d'où surnagent les cuivres : « une déclaration de foi en la vie », affirmait Bartók.

Comme dans la première œuvre et dans ce qui relève de la démonstration instrumentale, l'investissement de l'Orchestre Philharmonique d'Helsinki est sans pareil, quels que soient les pupitres : rondeur des cuivres, éloquence des bois, malléabilité des cordes, acuité des percussions. Quelle intensité dans le rendu sonore, rendant justice au travail extrêmement fouillé de la cheffe sur la dynamique ! Des versions qui se placent aisément parmi les meilleures d'une discographie pourtant pléthorique.

Les prises de son, au Helsinki Music Centre, complètent l'aura des interprétations : un extrême relief sur tout le spectre orchestral, dans une ambiance proche en même temps bien spatialisée. Comme une restitution fidèle des écarts dynamiques, notamment des pianissimos, et un satisfaisant équilibre entre les divers groupes instrumentaux, sans mise en exergue excessive. Un modèle d'enregistrement studio.

Texte de Jean-Pierre Robert

Plus d’infos

  • Béla Bartók : Musique pour cordes, percussion et célesta. Concerto pour orchestre
  • Helsinki Philharmonic Orchestra, dir. Susanna Mälkki
  • 1 CD Bis : Bis-2378 (Distribution : Outhere Music France)
  • Durée du CD : 69 min 09 s
  • Note technique : etoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orange (5/5)

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Béla Bartók, coup de cœur, Helsinki Philharmonic Orchestra, Susanna Mälkki

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