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  • Jean-Pierre Robert
  • Musique

CD : András Schiff renouvelle l'interprétation des deux concertos de piano de Brahms

Brahms Orchestra of the age of enlightenment

  • Johannes Brahms : Concerto pour piano et orchestre N°1 en Ré mineur, op.15. Concerto pour piano N°2 en Si bémol majeur, op.83
  • Orchestra of the Age of Enlightenment, András Schiff, piano & direction
  • 2 CDs EM New Series : 2690/91  485 5770 (Distribution : Universal Music)
  • Durée des CDs : 46 min 58 s + 47 min 35 s
  • Note technique : etoile rougeetoile rougeetoile rougeetoile rougeetoile rouge (5/5) 

András Schiff propose une approche renouvelée des deux concertos de piano de Brahms. Plusieurs facteurs y contribuent. Il les joue tout en dirigeant l'orchestre, ce qui est loin d'une coquetterie d'interprète non plus qu'une marque de défiance vis-à-vis des pratiques habituelles. Il choisit un piano d'époque, un Blüthner de 1859, et un orchestre jouant sur instruments anciens, l'Orchestra of the Age of Enlightenment, procurant une sonorité étonnamment transparente, comme dégraissée, et en parfaite symbiose stylistique avec celle d'une rare clarté du piano. Aussi ses interprétations sont-elles d'une remarquable authenticité, où l'on s'approche sans doute du dire d'origine. Des versions combien révélatrices, à placer aux côtés des références que sont Guilels/Jochum (DG), Freire/Chailly (Decca) ou Pollini/Thielemann (DG), mais cette fois dans une toute autre perspective.

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« Actuellement nous nous sommes habitués à interpréter Brahms de manière trop forte » avec « des pianos trop puissants et robustes et des orchestres de format plus large ». Constatation à mettre en regard avec cette autre : « l'habitude d'écouter la musique beaucoup trop fort », souligne András Schiff qui ajoute que « la musique de Brahms n'est pas lourde, épaisse et forte », mais « tout à l'opposé, transparente, sensible, différentiée et nuancée dans sa dynamique ». Le choix d'un piano Blüthner, célèbre facteur de Leipzig au XIXème siècle, est à cet égard édifiant. Car « loin de l'omnipotent Steinway, il est plus transparent, plus chantant, plus riche de couleurs et plus facile à jouer », De fait, l'instrument se caractérise par un médium clair, des aigus cristallins et des graves naturels, non redondants. Ce qui, mis en regard d'une formation orchestrale elle-même extrêmement flexible eu égard aux instruments anciens, confine souvent à instaurer un climat chambriste. Tout autre chose que la robustesse de bien des interprétations modernes.

On le vérifie à l'écoute de chacune des œuvres. Le Concerto pour piano N°1 en Ré mineur op.15 est « monumental et symphonique » dans son premier mouvement, « tendre et intime » à l'Adagio, « comme dansé et fier » au rondo final. Le Maestoso initial voit sa grandiose introduction orchestrale prise hiératique quasi adagio. Lors de l'entrée soft du piano, la clarté du Blüthner saute aux oreilles comme bien vite l'adéquation avec la patine orchestrale de la formation londonienne. Le développement laisse le sentiment d'une libre improvisation comme à l'instant du dialogue piano-cor dans un pianissimo envoûtant, moment de pure quiétude. Le retour du Ier thème et sa déclinaison différentiée notamment dans le passage en forme de ballade est d'une étonnante fluidité. La coda est presque allègre et le piano impérieux. L'Adagio est un pur moment de rêverie. Schiff organise une introduction très liée d'où émerge le soliste dans une sonorité cristalline. L'indication pianissimo domine tant à l'orchestre qu'à la fine guirlande pianistique, notamment lors de la courte cadence. Là encore la sonorité de l'instrument est pour beaucoup dans l'énoncé textuel et le dialogue avec l'orchestre, une des plus émouvantes inspirations brahmsiennes. Rien de pesant dans le développement sur une douce pédale grave des cordes. D'où surnage un piano presque fantomatique dans ses aigus comme filés et ses trilles translucides. Le contraste n'en est que plus marqué avec le Rondo allegro non troppo. Empreint d'une certaine rusticité, mais non robuste pour faire fort comme souvent. Au contraire, le jeu délié de Schiff signale une volonté de recherche de couleurs. Les différents thèmes sont aussi légers qu'expressifs, autant de variations procédant d'une même origine. Là encore la manière orchestrale est chambriste, offrant au piano un écrin presque gracile. Parti osé en pareille occurrence, mais parfaitement assumé. Les grandes phrases au clavier et les crescendos symphoniques sont ménagés sans chercher quelque effet virtuose, comme il en est de la cadence qui ne vise pas l'étalage de puissance. La coda s'élève calmement et le balancement légèrement appuyé sur un orchestre ténu conduit à une fin glorieuse. Une exécution mémorable qui fuit toute ostentation.

Schiff 
András Schiff ©DR

Il en va de même du Concerto pour piano N°2 en Si bémol majeur op.83. Moins sévère que son prédécesseur, ce « petit concerto de piano avec un joli petit scherzo », selon les mots de son auteur, est devenu un des piliers du répertoire romantique. Sa belle structure en quatre mouvements offre à l'interprète matière à briller. András Schiff rappelle ses multiples challenges « interprétatif, musical, pianistique, technique, physique et même psychologique ». Et voit « les deux premiers mouvements symphoniques et les autres de nature chambriste ». De fait, là encore toute virtuosité au sens premier du terme, est vite transcendée au profit d'une lecture d'une étonnante spontanéité. L'entrée du soliste à l'Allegro non troppo initial sur une cadence expressive prélude à une exécution se signalant par un jeu perlé auquel la sonorité du Blüthner contribue largement : une recherche d’expressivité souveraine et d'une merveilleuse symbiose avec l'orchestre qui n'a pas moins d'impact, mais une forme de naturel retrouvé. Le fameux « joli petit scherzo » Allegro appassionato est un morceau tumultueux et fantasque. Schiff, qui le pense modelé sur Chopin, pare ses deux thèmes, l'un fougueux, l'autre mélodique et lent, d'un jeu svelte, notamment dans le registre pianissimo. Le trio, d'inspiration de danse populaire vigoureuse, voit le soliste s'y immiscer délicatement, rêveur. « Pure musique de chambre », selon le pianiste hongrois. L'Andante retrouve ici sa vraie nature de Lied. L'introduction de violoncelle solo bien allante, et non ralentie comme chez certains chefs - non plus qu'exagérément mise en exergue côté prise de son -, prélude à une magique entrée du piano, comme ténue jusqu'à la section à découvert. Autre moment de pure magie musicale, qui différencie cette version de la plupart de ses concurrentes. Le mécanisme de variations amplificatrices fait son œuvre et là encore avec des pianissimos envoûtants, tel le passage où le soliste dialogue avec les clarinettes sur une pédale d'orchestre assagi. Le finale Allegretto grazioso est traité dans la même veine chambriste, son thème refrain rythmé sans rigueur, proche de la danse. Conférant une impression de légèreté, comme translucide. De quiétude retrouvée aussi. Non que la force soit absente. Elle est seulement domptée. Et les quelques ralentissements ne sont pas caprices d'interprète mais volonté de recherche d'une conclusion en cohérence avec le reste de cette lecture revisitée. La courte cadence s'élance vivement pour aborder la coda et sa ritournelle allègre concluant une exécution d'exception. Là encore, la vision d'un sage du clavier.

On ajoutera combien dans cette approche, est essentielle et déterminante la contribution de l'Orchestra of the Age of Enlightenment. Son effectif d'une cinquantaine de musiciens, retrouvant celui des premières exécutions, ne produit jamais le sentiment d'effet de masse, mais toujours un climat de clarté, même dans les tutti les plus exposés. La patine et la souplesse des instruments historiquement informés ajoutent à l'aura de ces lectures. Singulièrement aux cordes, poussées à leurs limites expressives parfois, dans le second concerto en particulier. Les pupitres des bois avec des noms prestigieux comme Lisa Beznosiuk à la flûte ou Antony Pay à la clarinette sont un gage d'excellence, sans oublier la sonorité proprement magique de la celliste Luise Buchberger dans le troisième mouvement du même concerto. 

La prise de son aux Studios Abbey Road de Londres ajoute au prestige de ces exécutions : magistralement proportionnées, ne cherchant pas à souligner la ligne de basse et ménageant un équilibre naturel entre soliste et orchestre.

Texte de Jean-Pierre Robert

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