DVD d'opéra : Fortunio d'André Messager

Fortunio

  • André Messager : Fortunio. Comédie lyrique en quatre actes. Livret de Gaston Arman de Caillavet et Robert de Flers, d'après ''Le Chandelier'' d'Alfred de Musset
  • Cyrille Dubois (Fortunio), Anne-Catherine Gillet (Jacqueline), François Leguérinel (Maître André), Jean-Sébastien Bou (Clavaroche), Philippe-Nicolas Martin (Landry), Aliénor Feix (Madelon), Pierre Derhet (Lieutenant d'Azincourt), Thomas Dear (Lieutentant de Verbois), Luc Bertin-Hugault (Maître Subtil), Geoffroy Buffière (Guillaume), Sarah Jouffroy (Gertrude)
  • Laurent Podalydès, Comédien. Maîtrise populaire de l'Opéra-Comique, Madeleine Dumas-Primbault, Solal Dages-des-Houx (les enfants)
  • Chœur Les éléments, Joël Suhubiette chef des chœurs
  • Orchestre des Champs-Elysées, dir. Louis Langrée
  • Mise en scène : Denis Podalydès
  • Décors : Eric Ruf 
  • Costumes : Christian Lacroix
  • Lumières : Stéphanie Daniel
  • Production de l'Opéra-Comique, captée en décembre 2019
  • Video director : François Roussillon
  • 1 DVD Fra Productions / Naxos : 2.110672 (Distribution : Outhere Music)
  • Durée du DVD : 119 min 09 s
  • Note technique : etoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orange (5/5) 

La comédie lyrique Fortunio a bien de la chance. Créée à l'Opéra-Comique en 1907, elle y revenait en 2009 dans une mise en scène de Denis Podalydès et sous la direction de Louis Langrée. Dix ans plus tard, elle est captée à la faveur d'une reprise mémorable. C'est ce qu'offre le présent DVD : une production pleine de charme doublée d'une rare perfection musicale.

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Est-il genre plus subtil que la comédie lyrique. Ce pur produit de l'élégance musicale française, où le propos exprimé compte moins que ce qu'il suggère, exige une justesse de ton se frayant un chemin entre légèreté et profondeur. À l'instar de la musique de Messager qui fait du raffinement comme du refus de l'emphase l'alpha et l'oméga de sa partition. S'inspirant de la pièce d'Alfred de Musset Le Chandelier (1848), les librettistes, la paire fameuse de Flers et Caillavet, content l'aventure douce-amère d'un jeune homme tendre et vulnérable au nom prédestiné de Fortunio. Auquel on fait jouer un bien dangereux rôle pour détourner les soupçons d'un mari grincheux et obtus : celui de paravent, de soupirant prête-nom tenant la chandelle, pour couvrir la fougue extravertie d'un amant de passage. Comme le Chérubin de Mozart, son chant va inoculer l'amour vrai. Mais à la différence de celui-ci, notre timide héros ne cherche pas à conquérir. Quelque chose de plus absolu l'habite. Sa désarmante sincérité fera triompher chez l'aimée un hymen que celle-ci croyait ne pouvoir être passion. C'est que la jolie et en apparence innocente Jacqueline, courtisée sans vergogne par un militaire, soupçonnée par un époux pointilleux, éblouie par un jeune cœur pur, va, selon Denis Podalydès, s'offrir « trois types d'amour : celui qui obéit aux lois de la respectabilité, avec Maître André ; celui qui satisfait aux impulsions sexuelles immédiates, avec Clavaroche ; celui qui répond à ses exigences romanesques, avec Fortunio ».

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Anne-Catherine Gillet (Jacqueline), Cyrille Dubois (Fortunio) ©Stefan Brion

Il y a une délicate ironie dans cette quête faussement ingénue, sur fond de vie provinciale monotone. Elle se doit d'être prise au second degré. Fortunio est plus cousin de Werther que d'un naïf romantique français. Et le tragique surgit tout à coup du divertissement qu'on pensait innocent. En fin connaisseur de la chose théâtrale, Denis Podalydès évite le mélodramatique et croque ses caractères avec le souci de dépasser leur apparente complaisance, pour savourer ce qu'ils ont de relief, d'humainement vrai. Cela transparaît d'une régie qui dessine finement les contours des scènes intimistes, n'appuie pas ou si peu. Ainsi de la scène de la jalousie du mari finissant par se confondre en excuses, qui dès lors qu'il a le dos tourné, voit le surgissement de l'amant sortant d'un tiroir. Les tableaux d'ensemble respirent le naturel, comme la première scène dans une rue neigeuse dont se détachent de belles silhouettes. Les costumes (Christian Lacroix) rappelant un XXème siècle naissant, dans un camaïeu d'ocres sur lequel tranchent les uniformes bleu électrique et rouge garance des militaires, ajoutent à l'esthétisme ambiant.

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Franck Leguérinel (Maître André), Cyrille Dubois, Anne-Catherine Gillet, Jean-Sébastien Bou (Clavaroche) ; ©Stefan Brion

Louis Langrée relève qu'André Messager a écrit « une musique pudique, sensible, à fleur de peau ». Sa direction nous en fait toucher du doigt l'originalité, la constante saveur, la mélodie toujours fluide, l'habileté à sertir le chant, de ce que l'auteur qualifie de « théâtre de conversation ». La clarté orchestrale aussi, que procurent ici les musiciens de l'Orchestre des Champs-Élysées. On apprécie tout particulièrement l'art de la demi-teinte, de la suggestion au service de l'élégance du phrasé. Il est secondé par une distribution homogène où chacun est à sa place. Et d'abord un couple de premiers rôles respirant jeunesse et authenticité. Cyrille Dubois, très à l'aise dans la tessiture parfois tendue de Fortunio, offre un portrait finement pensé, du timoré jeune homme à l'amoureux tout sauf inhibé. On est ému devant pareil naturel et un chant idéalement projeté qui trouve son sommet dans l'air ''Une angoisse exquise et mortelle'' avec violon obligé. Vraiment un Werther à la française. Jacqueline, Anne-Catherine Gillet en défend le personnage tout aussi attachant, vraie fausse pudeur de la femme au cœur si aisé à prendre mais indécis jusqu'au dernier moment. Ainsi de l'air d'un être alarmé ''Je ne vois rien !'', morceau d'un subtil raffinement. Leur duo qui clôt l'acte IV est tout de pudeur mais sait pousser jusqu'à l'exaltation. Le Clavaroche de Jean-Sébastien Bou n'est pas histrion, juste vantard et délicieusement bellâtre, la voix de baryton magistralement projetée. Franck Leguérinel campe un Maître André côtoyant juste l'excès, mais restant dans le registre du bon goût. À saluer aussi la sympathique prestation du chœur Les éléments.

La captation filmique ménage d'agréables prises de vue entre plans d'ensembles et gros plans, captant finement ce que la mise en scène confère de poids à cette comédie humaine douce-amère. La prise de son ménage mieux les voix que l'orchestre, souvent quelque peu en retrait.

Texte de Jean-Pierre Robert 

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Mots-clés: coup de cœur, Orchestre des Champs-Elysées, Cyrille Dubois, André Messager, Anne-Catherine Gillet, François Leguérinel, Jean-Sébastien Bou, Denis Podalydès, Chœur Les éléments, Maîtrise populaire de l'Opéra-Comique

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