CD : le pasticcio indien de Vivaldi

Vivaldi Argippo

  • Antonio Vivaldi : Argippo. Opéra-pasticcio en trois actes, avec arias de Pescetti, Hasse, Porpora, Galeazzi, Fioré & Vinci. Libretto de Domenico Lalli
  • Édition critique de Bernardo Ricci (2019)
  • Emöke Barath (Argippo), Marie de Lys (Osira), Delphine Galou (Zanaida), Marianna Pizzolato (Silvero), Luigi De Donato (Tsifaro)
  • Europa Galante, violon et dir. Fabio Biondi
  • 2 CDs Naïve, Édition Vivaldi vol. 64 : OP 7079 (Distribution : Believe Group)
  • Durée des CDs : 60 min 04 s + 62 min 16 s
  • Note technique : etoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orange (5/5) 

Pour ce 21ème titre d'opéra de l’Édition Vivaldi de Naïve, qui marque aussi la première collaboration dans ce secteur du violoniste et chef Fabio Biondi, l'album présente la reconstruction d'Argippo, un pasticcio de Vivaldi. Savoir, comme il se pratiquait couramment au XVIIème, une œuvre issue à la fois de recyclage de récitatifs et d'arias de l'auteur et d'emprunts à la production de plusieurs collègues. Le thème est celui des manigances politiques et des amours contrariés à la cour d'un roi oriental, proche du Grand Mongol, sujet en vogue à l'époque. L'exécution bénéficie de l'expertise de Biondi et aligne une brochette de chanteurs rompus à cet idiome.

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Comme beaucoup de musiciens de son temps, Vivaldi a satisfait à la pratique du pasticcio. Argippo aurait été donné à deux reprises, d'abord à Vienne puis à Prague en 1730, en présence du compositeur. Il aurait ensuite sombré dans l'oubli, la partition ayant été perdue. Mais il existe un recueil d'airs conservé en Allemagne de ce qui était un opéra en trois actes d'un auteur anonyme et n'ayant pas de titre. L'intérêt de la présente reconstruction, opérée récemment à partir de diverses sources, est de montrer comment procédait le Prete rosso, qui pratiquait de la sorte pour mieux ''se vendre'' à des imprésarios. Il en résulte, au premier degré, une sorte de pot-pourri d'arias disparates, dont certaines empruntées à des opéras antérieurs de Vivaldi lui-même, et d'autres tirées d’œuvres de musiciens célèbres comme Hasse, Porpora ou Vinci, quoique réunies autour d'un sujet. Et plus profondément un work in progress dans la mesure où la trame est peaufinée pour tenter de construire une œuvre plus ou moins unifiée. Même si elle est confrontée à la diversité des styles et n'échappe pas à l'écueil des ruptures entre récitatifs et arias comme entre ses diverses séquences.

L'auteur du livret est un intriguant personnage vénitien, un certain Domenico Lalli, plume prolixe d'histoires proposées à ses contemporains compositeurs. Qui en l'occurrence cultive un thème cher à l'élite musicienne : l'exotisme puisé à l'Orient, personnifié par le mythique ''Gran Mogol''. La trame met en scène un roi oriental, Tsifaro, le Grand Moghol, dont la fille Zanaida se plaint d'avoir été abusée par Argippo, roi d'une autre contrée, Chittagong, alors que l'auteur du forfait est Silvero, cousin et homme de confiance de Tsifaro. Accusé pourtant, Argippo est condamné à sacrifier sa propre épouse Osira. Suite à divers rebondissements, dont la promesse faite par Zanaida à Silvero de l'épouser, tout finit bien, car on apprend que ce dernier a sauvé Osira. Le roi pardonne et finalement Zanaira épouse celui qui l'a naguère séduite malgré elle, en se faisant passer pour un autre : la fille éplorée épouse le traître au grand cœur. Ainsi vont les joyeusetés du lieto fine ! En tout cas, cette intrigue complexe est apte à dépeindre, comme toujours chez les baroques, les passions humaines et les affects, désespoir, vengeance et autres déclarations enflammées.

La distribution vocale de cette reconstruction à cinq personnages fait coexister autour du roi Tsifaro, baryton-basse, d'une part deux mezzos contralto, Zanaida et Silvero, d'autre part deux sopranos, Argippo et Osira. Un curieux assemblage dans ce dernier cas, pour mari et femme, sans doute réplique des lointains castrats. Les arias alternent le mode rapide, di furore, et la manière élégiaque, cette dernière peut-être moins sollicitée. Les deux personnages d'Argippo et d'Osira se voient attribuer les pages les plus virtuoses, véhémentes chez le premier, plus cantabile pour la seconde. À cet égard la soprano Marie de Lys, Osira, montre vocalité accomplie et sincérité, en particulier dans la succession des deux arias du IIème acte : l'aria agitée ''Bell'idolo amato'' (O mon bien aimé), dotée d'une brève cadence de violon solo au da capo, puis celle plus calme ''Un certo non so che'' (Je sens au fond de mon cœur), où l'épouse laisse percer son angoisse et ses craintes. Emöke Barath, Argippo, offre pareille virtuosité, même si par moments moins à l'aise dans les quintes aiguës, notamment à sa première aria ''Anche in mezzo a perigliosa'' (Même au milieu de la noire tempête), emportée dans de périlleuses vocalises.

Delphine Galou trace un portrait grandiose de Zanaida, femme torturée entre désespoir presque complaisant et assauts de vengeance, un être presque halluciné dans la démesure de ses sentiments. Le timbre corsé et l'admirable conduite de la voix triomphent des arias rapides tel que ''Io son rea dell'onor mio'' (J'ai maqué à mon honneur) où s'exprime la véhémence du ressentiment au fil de vocalises tendues et éperdues au da capo. Dans le registre plus lyrique de la complainte, ''Che gran pena trafigge il mio cor'' (Quel atroce tourment me transperce le cœur), offre une déclamation du tourment proche de la complaisance. Encore une réalisation exemplaire d'une artiste qui enthousiasme à chaque prestation. Marianna Pizzolato portraiture Silvero de son timbre de mezzo contralto chaud, particulièrement mis en valeur dans ''Se la belle tortorella'' (Si la belle tourterelle), aria avec violon obligé, qui offre un mini concerto au médian avant le da capo, lequel devient alors concertant avec la voix. Enfin Luigi De Donato défend la gente vocale masculine avec aplomb. Fabio Biondi, familier de la musique de Vivaldi, en particulier concertante, adopte une battue énergique mais nullement heurtée et dispense toute la finesse instrumentale des 14 musiciens de son ensemble Europa Galante. 

L'enregistrement dans l'acoustique aérée d'un palais italien, à Mondovi, idéale pour la captation des voix, offre immédiateté et naturel quant au placement de celles-ci, non proéminentes.

Texte de Jean-Pierre Robert    

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Mots-clés: Vivaldi, Europa Galante, Fabio Biondi

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