CD : Sir Simon Rattle et La Petite Renarde rusée, une histoire d'amour

Janacek petite renarde rusee

  • Leos Janáček : La Petite Renarde rusée. Opéra en trois actes. Livret du compositeur à partir d'un texte de Rudolf Těsnohlidek.
  • Sinfonietta op.60
  • Lucie Crowe (Bystrouška, la Renarde Fine-Oreille), Sophia Burgos (Le Renard), Gerald Finley (Le Garde-chasse), Paulina Malefane (La femme du Garde-chasse), Peter Hoare (Le Maître d'école), Jan Martinik (Le curé), Hanno Müller-Brachmann (Harašta), Jonah Halton (Pàsek, aubergiste), Anna Lapkovskaja (sa femme), Poppy David (petit-fils du Garde-chasse), Inji Galliet-Jakoby (Frantik), Saoirse Exelby (la Jeune Renarde), Maeve MacAllister (La Sauterelle - ou le grillon), Eben Watson (Le Criquet), Olivia Solomou (La petite Grenouille), Theo Smith (Une toute petite Renarde), Peter Hoare (Le Moustique/ Le Coq), Anna Lapkovskaja (le chien Lapak), Sophia Burgos (la Poule huppée), Jan Martinik (Le Blaireau), Paulina Malefane (le Pic-vert/La Chouette), Irene Hoogveld (Le Geai)
  • London Symphony Chorus, LSO Discovery Voices, Simon Halsey, directeur de chœur, David Lawrence, Lucy Griffiths, maîtres de chœur
  • London Symphony Orchestra, dir. Sir Simon Rattle
  • Régie semi-staged : Peter Sellars
  • 2 CDs LSOLive : LSO0850 (distribution : PIAS)
  • Durée des CDs : 63 min 09 s + 56 min 28 s
  • Note technique : etoile verteetoile verteetoile verteetoile verteetoile verte (5/5)

Sir Simon Rattle visite de nouveau La Petite Renarde rusée de Janáček. « L’œuvre qui m'a donné envie de diriger de l'opéra », confesse-t-il. Après une première intégrale au disque, naguère chez EMI, voici le CD de la captation de concerts semi-staged donnés au Barbican de Londres avec l'orchestre dont il est Music Director, le London Symphony Orchestra. Des retrouvailles aussi émues que fécondes. Car voilà une exécution en tous points remarquable d'un des opéras les plus étonnants du répertoire.

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Dans La Petite renarde rusée, assurément le plus singulier de ses opéras, Leos Janáček mêle mythe et folklore. Dans une fable qui voit les animaux aux prises avec les humains, où les premiers tiennent le langage des seconds, tandis que les hommes fantasment au contact de l’infiniment petit, voilà un bel hymne à la liberté. Évoluant entre comédie et tragédie, la pièce invite à une réflexion sur le sens de la vie et la relativité de toute chose : ces humains si faibles dans leurs sentiments, comparés au volontarisme aventureux des animaux. D'une formidable concision, le récit est aussi l'occasion d'une fine galerie de portraits, dont Fine-Oreille, la renarde espiègle qui n'hésite pas à semer le vent de la révolte chez ses pairs et si téméraire au prix même de sa vie. La trame de l'opéra, inspirée à Janáček par une bande dessinée parue dans un journal local, met en avant plus qu'une histoire d'amour, certes peu conventionnelle : la défense de la liberté dans ce qu'elle a d'irrépressible chez les animaux autant que pour les hommes, la vitalité féminine, le souci des rejetés de la société, tous thèmes au centre de la poétique du compositeur tchèque. Et surtout peut-être, la force du cycle régénérateur de la nature : cette renarde que le forestier va capturer puis abattre, renaîtra en une autre jeune renarde-fine-oreille. Et l'homme en sera sans doute étonné, peut-être convaincu désormais de l'inanité de son geste, gagné par une générosité qui lui fera renoncer la prochaine fois à un geste si maladroit.

Certes, pareille trame demande l'illustration de la scène pour savourer les trésors enfouis dans l'extrême concision de la narration. On le ressent cependant ici à la faveur d'une mise en espace due à Peter Sellars, le complice des grands projets de Simon Rattle (Les Passions de Bach, Pelléas et Mélisande, à Berlin). On passe de l'éphémère, telles les évolutions des insectes et autre petit monde agile de la forêt, au plus triste comme la capture sans ménagement de la renarde et plus tard sa mise en joug mortelle. Cette vie insatiable des êtres de la nature trouve sa contrepartie dans un monde des humains bien triste. Ses rejetons sont d'une mélancolie désespérante, tel ce maître d'école compassé, ce curé un peu à la dérive et ce garde-chasse qui ne sait trop quoi faire de sa vie. Malgré le manque de l'image, on ressent aussi bien le réalisme que l'imaginaire, le vrai et l'irréel.

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En concert au Barbican de Londres ©Monika Rittershaus 

Cette fable d'une forte humanité est servie par une musique qui ne cache pas ses ascendances moraves, Janáček l'a portée du plus profond de lui-même par une orchestration on ne peut plus originale, pas si confortable, explorant les registres les plus inhabituels des instruments : la petite flûte piccolo égrillarde, des percussions souvent claires, les hautbois sollicités dans le registre le plus bas et les autres de la petite harmonie dans le haut du spectre. D'une extrême précision, le langage est fait de petites cellules calquées sur la parole, de rythmique sautillante ou plus posée, mais aussi de ruptures, que traverse un subtil réseau de Leitmotives. Une musique dont la force de communication est pourtant immédiate car ce mélange de sonorités âpres ou douces, aiguës ou rondes, séduit vite. On le ressent dans la direction de Rattle qui de longue date a fait sien ce langage et ne cherche pas à arrondir les angles. Ainsi façonne-t-il une sonorité de ses violons volontairement non lisse, presque pointue. Comme il tire de la petite harmonie des tonalités aigres-douces. Surtout le maillage des motifs conducteurs, en constante mutation, s'appuie sur une rythmique extrêmement mobile, en particulier durant les interludes et autres pantomimes entre les courtes scènes. Le registre du lyrisme est abordé sans s'appesantir, mais les effusions de joie contagieuse le sont à un tempo effréné, comme il en est des dernières pages de la scène des noces à la fin de l'acte II. Le raffinement instrumental du LSO permet cette extrême ductilité et un son souvent comme sur le fil du rasoir : flûte immatérielle, hautbois facétieux, cuivres enjoués. Cette version est bien aussi un monument à la gloire de l'orchestre londonien tous pupitres confondus.

La distribution est sans faille. La renarde de Lucy Crowe émeut par un soprano lumineux et un naturel de tous les instants. En témoigne le monologue séducteur en diable ''Pourquoi pense-t-il que je suis si belle'', lancé à un renard interloqué. La force de conviction est là aussi, tant pour semer la pagaille dans le poulailler que pour provoquer alentour bêtes et hommes. Son goupil, Sophia Burgos ménage pareil naturel, même si le timbre de soprano est à peine distinct de celui de sa partenaire. Autre personnage essentiel, le Garde-chasse : Gerald Finley lui apporte une sympathie bonhomme de sa voix claire de baryton parée de rondeur, si bien projetée. La figure presque rassurante d'un homme comme les autres, qui se rachète en fin de course, troquant une basique volonté destructrice pour une salutaire prise de conscience du mal causé à la nature. Les autres protagonistes ne sont pas en reste : Jan Martinik, le curé, montre une sûre voix de basse tandis que Peter Hoare est un maître d'école aussi rêveur que beau ténor clair, jusqu'à l'exaltation lors de son monologue. Remarquable encore, le Harašta de Hanno Müller-Brachmann qui fait beaucoup de sa courte intervention au dernier acte. Les autres rôles, si épisodiques, des animaux de la forêt sont bien tenus et on les sait nombreux. Comme le Chœur du LSO fait merveille, en particulier lors de l'amusante aubade des noces qui clôt brillamment le IIème acte.

La captation live au Barbican de Londres, une acoustique pas toujours aisée pour saisir les voix, préserve pourtant un relief certain. L'image sonore large restitue le mouvement scénique de la régie de Sellars. Les photos des concerts, tant à Londres qu'à la Philharmonie de Paris, montrent une aire de jeu disposée devant l'orchestre, ce qui n'empêche pas la réussite d'une délicate balance voix-orchestre. 

la petite renarde rusee par peter sellars
En concert à la Philharmonie de Paris ©DR 

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L'album comprend encore la Sinfonietta. Composée en 1926, trois ans après La Petite renarde rusée, l’œuvre déploie d'autres richesses au fil de ses cinq mouvements dont chacun possède sa propre dramaturgie et dessine un univers en soi. C'est un hymne aux armées tchèques, un programme libre célébrant des réjouissances dans la ville de Brno. Après une introduction de fanfares solaires de 9 trompettes et de percussions, les quatre autres séquences déclinent successivement : l'entrain (2, ''le château''), le lyrique (3, ''Le monastère de la reine'', là où Janáček rend hommage à ses prédécesseurs), l'animation (4, ''la rue'', colorée de danses populaires), enfin une sorte d'épilogue (5, ''La mairie de Brno''), bâtie sur le schéma lent-vif, pour se terminer par le retour des fanfares du début. Comme dans les illustres versions dues à Ančerl, Abbado ou à Mackerras, Rattle excelle dans le patchwork que constitue chaque morceau et ses multiples changements de tempos. Il en communique l'enthousiasme, la pulsation entêtante et fiévreuse, poussant les sonorités à leur paroxysme. Les musiciens du LSO donnent le meilleur, ce que la prise de son restitue en termes d'aura sonore et de relief des différents plans.

Texte de Jean-Pierre Robert 

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Mots-clés: coup de cœur, Leos Janáček, London Symphony Chorus, LSO Discovery Voices, London Symphony Orchestra, Sir Simon Rattle

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