Opéra : La magie du Ballet royal de la Nuit

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Grand Ballet final (au centre : Sean Patrick Mombruno/le roi Louis XIV ©Vincent Pontet

  • ''Le Ballet royal de la Nuit'', Grand divertissement pour le jeune Roi Soleil. Ballet de cour en quatre parties
  • Textes d'Isaac Bensarade
  • Musiques de Jean de Cambefort, Antoine Boësset, Louis Constantin, Michel Lambert, Francesco Cavalli, Luigi Rossi et d'anonymes
  • Lucile Richardot (La Nuit/Vénus), Violaine Le Chenadec (Une Heure/Cintia/ Une Grâce française), Caroline Weynants (Eurydice/Une Grâce française/Une Grâce italienne/Une Ombre errante), Ilektra Platiopoulou (Junon), Caroline Dagin-Bardot (Vénus/Le Silence/ une Grâce italienne), Perinne Devillers (Pasitea/Mnémosyne/L'Aurore), Deborah Cachet (La Lune/Déjanire/Une Grâce française/La Beauté/Une Ombre errante)
  • David Tricou (Apollon/Une Ombre errante/une Grâce italienne), Étienne Bazola (Le Sommeil/ Un suivant de Vénus/Une Ombre errante), Renaud Bres (Hercule, Nicolas Brooymans, Le Grand Sacrificateur)
  • Sean Patrick Mombruno, danseur, Louis XIV
  • Jive Faury, Yan Oliveri, Vincent Regnard, jongleurs
  • Julien Amiot, Marianna Boldini, Pierre-Jean Bréaud, Frédéric Escurat, Alexandre Fournier, Leticia Garcia, Pierre Le Gouallec, Caroline Le Roy, Pablo Monedero de Andrès, Jordi Puigoriol, Michael Pallandre, Etienne Revenu, acrobates
  • Léontine et Gustave Pallandre-Le Roy, figurants enfants
  • Chœur et orchestre Ensemble Correspondances, direction et reconstitutions musicales : Sébastien Daucé
  • Francesca Lattuada, mise en scène
  • Costumes : Olivier Charpentier, Bruno Fatalot
  • Lumières : Christian Dubet
  • Maquillages, coiffures, perruques : Catherine Saint-Sever
  • Vidéo : Aitor Ibáñez
  • Théâtre des Champs-Élysées, Paris, le 9 octobre 2020 à 19 h 30
    www.theatrechampselysees.fr

Voici enfin à Paris la magistrale production du Ballet royal de la Nuit, créée en 2017 à Caen. Un spectacle total associant musique, chant, danse et mouvements d'acrobates pour illustrer un divertissement à la gloire du jeune roi Louis XIV. « L'un des spectacles les plus marquants du règne de Louis XIV », souligne Sébastien Daucé, auteur de cette fastueuse reconstitution musicale. Car c'est bien ce qui caractérise cette proposition restituant le ballet de cour du XVIIème siècle à travers une féerie moderne, poétique et esthétique d'une grandiose démesure.

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Depuis des années, Sébastien Daucé s'est attaché à ramener à la vie Le Ballet royal de la Nuit, dansé par Louis XIV lui-même, à Paris en 1653. Un projet conçu par Mazarin pour en imposer à tous, aristocrates et gens du peuple. Ce fut d'abord, en 2015, un disque salué comme une réussite exceptionnelle, et ravivé ici à la faveur de nos ''Essentiels'', puis une version scénique au théâtre de Caen deux ans plus tard, encore plus complète avec l'ajout d'autres numéros. Assurément une des réalisations les plus étonnantes proposées par la scène française ces dernières années. Pour remettre au grand jour ce ballet de cour, Daucé a puisé dans de nombreux manuscrits de musiciens de l'époque comme Louis Constantin, Michel Lambert ou Antoine Boesset, mais aussi chez des compositeurs italiens alors en vogue à Paris, tels Francesco Cavalli ou Luigi Rossi. La juxtaposition de ces deux univers musicaux apporte un allant particulier à l'entreprise. Le Ballet est divisé en quatre Entrées ou ''Veilles'' et se termine par un grand ballet. Pour le chef musicologue, il ne s'agit pas de reconstituer à proprement parler, mais de faire œuvre imaginative en juxtaposant les styles du ballet français et du ballet italien, du chant français et de l'idiome vocal italien, témoins de la vivacité de la vie musicale à Paris au Grand siècle. D'où des airs anciens en vieux français et des extraits d'opéras italiens, plus ou moins contemporains. Le choix de l'Ercole amante de Cavalli (1647), s'imposait, qui caricature les exploits du dieu de l'Olympe et comprend plusieurs figures emblématiques de ces fresques mythologiques comme la Lune, Vénus ou le Sommeil. Mais aussi Junon qui s'oppose à Vénus quant à sa conception du bonheur amoureux. L'Orfeo de Rossi, dont des extraits sont placés en intermède au milieu de la Quatrième Veille, conte les malheurs d'Eurydice, un des moments les plus émouvants du spectacle.

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Le roi Louis XIV ©DR 

Unifiant le tout, les textes dus à Isaac Benserade, mêlent habilement tragique et comique, fantasque et féerique par un étonnant assemblage de figures de gens de tous les jours, chasseurs, paysans, bandits, et de divinités ou autres portraits d' ''étrangers''. Chacune des Veilles traite un moment particulier de cette fascinante nuit : d'abord les occupations ordinaires de la fin de journée (''Nuit''), puis les divertissements (''Venus''), volupté des jeux et des plaisirs, où l'on célèbre les noces de Thétis et de Pelée et joue la comédie d’Amphitryon. La IIIème Veille ''Hercule amoureux'', destinée à mettre en scène les amours du jeune monarque à travers le symbole de la Lune descendant rejoindre son amant Endymion, bascule dans des séquences infernales ordonnées par le Grand sacrificateur. La dernière partie ''Orphée ou l'amour transfiguré'' conduit au royaume des songes avec son ballet des quatre tempéraments humains et ramène peu à peu à la lumière. Qui éclate à l'épilogue, à la louange du Roi Soleil.

Il fallait un bonne dose d'audace pour mettre en scène pareil patchwork. Francesca Lattuada y parvient avec autant de sensibilité que d'imagination. Sa régie est extrêmement lisible, le spectateur étant aidé par les surtitres rappelant les diverses séquences, certaines d'une extrême concision. Ce n'est que succession de tableaux d'une beauté à couper le souffle (l'apparition des Ombres, figurées par deux danseurs façon derviche tourneurs évoluant sur un coussin de ouate), ou d'une ingéniosité rare : on ne compte pas les morceaux de choix, comme les paysans en gris et lampe de mineurs pour désigner le poids de l'effort. Un autre, ''Les Coquettes'', voit trois danseuses à perruques Grand siècle et costumes achalandés, mais rose bonbon, dont les deux plus athlétiques (car ce sont des messieurs) emballent la plus petite dans une cocasse chorégraphie. Ailleurs, les deux astrologues Ptolémée et Zoroastre manient des bâtons vert fluo phosphorescents pour créer des figures géométriques. Les séquences infernales de la IIIème entrée sont génialement dessinées. Le Grand Sacrificateur est, tel un géant wagnérien, juché en haut d'un corps immense des entrailles duquel vont se déverser des monstres nains avant que n'interviennent les facéties des ''Six Loups-garous'', de ''quatre vielles sorcières ailées'' ou de ''Trois Curieux''. On frôle le tragique lors des Noces (de sang) de la pauvre Thétis rejetée de tous et bientôt littéralement démembrée. On surfe sur l'humour, tel le retour de Janus batifolant avec son propre cheval décidément coquin.

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Les circassiens à l’œuvre ©Vincent Pontet 

Tout cela est conçu dans un contexte visuel ouvert où la décoration procède uniquement de la lumière et des costumes. La première (Christian Dubet), extrêmement travaillée, rasante, en pluie, en halos, offre des visions oniriques, changeantes, du pastel à l'ombre comme construite, jusqu'à des effets d'aurore boréale. Et presque toujours ce soleil deviné dans le lointain. Les seconds (Olivier Charpentier), d'une grande magnificence et d'un renouvellement incessant, mêlent amusante modernité (des hommes sans bras) ou franche cocasserie (les ''Deux espagnols'' affublés d'habits extravagants). L'approche d'ensemble voit une constante animation, souvent faite de trois fois rien, avec parfois des mouvements au ralenti. Elle n'est jamais violente ni heurtée, apte à installer une fluidité certaine dans l’enchaînement des scènes. Afin de montrer un spectacle où « les mondes pluriels coexistent sans interférence », selon Daucé, défiant la raison d'un Descartes. Pour finalement « célébrer l'humanité, la vie », ajoute Francesca Lattuada.

Deux traits encore, perspicaces. D'abord, l'appel à des circassiens pour de folles acrobaties de nature à alléger le propos, et afin de bâtir des pyramides humaines, empruntées aux Castells catalans. Et ce faisant reprendre le concept de l'homme augmenté. Ensuite, l'idée de confier le personnage, muet mais combien ''parlant'', de Louis XIV à un danseur noir au profil d'athlète. Proposition fort audacieuse qui au-delà du jeu d'opposition ombre-lumière, est bien de nature à asseoir la conception du roi du monde au sens d'universalité. Ses diverses apparitions, dans des costumes chamarrés, resteront des moments d'anthologie, comme le tableau rougeoyant de ''Louis en ardent'', entouré d'hommes agitant des torches, ou le finale presque aveuglant de lumière du ''Soleil levant''. 

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''Louis en ardent'' ©DR 

Sébastien Daucé comble l'oreille par une exécution d'une absolue plénitude sonore. Certes, les morceaux choisis emportent majoritairement des tempos lents, mais combien habités. Grâce aux envoûtantes sonorités de son Ensemble Correspondances : des cordes soyeuses, une petite harmonie dont le registre aigu avive l'oreille, telle la petite flûte recorder, le hautbois taille (aigu) ou le fifre à l'éclat nasillard et tous ces bois éclatants de vie surtout lorsque doublés par des percussions elles-mêmes transparentes, comme le tambour de basque. La douceur caressante du son, en particulier du continuo, est au soutien du chant. Et notamment des chœurs de son Ensemble, d'une clarté d'émission singulière et d'une présence vocale marquante malgré son petit effectif.

Le brelan de chanteurs est à l'unisson de la réussite musicale. Un challenge car tous se voient confier plusieurs rôles. On citera les sopranos Lucile Richardot (La Nuit, Vénus), Violaine Le Chenadec (Cintia), Caroline Weynants, émouvante Eurydice, et Deborah Cachet qui prête au grand air de Déjanire de fiers accents bien projetés. Comme il en est de la Junon de la mezzo Ilektra Platiopoulou, autre grand morceau de bravoure d'une voix assurée chez une chanteuse déjà bien ancrée dans le répertoire baroque et rossinien. Chez les messieurs, Etienne Bazola campe de son baryton expressif, entre autres, Le Sommeil. David Tricou offre un joli ténor dans Apollon. Tandis que Renaud Bres est un grandiose Hercule de sa basse bien sonnante et Nicolas Brooymans, dans la même tessiture, un Grand Homme-Sacrificateur justement effrayant. Il faut saluer la prestation d'une grande distinction de Sean Patrick Mombruno en Roi Soleil, et celle de toute une compagnie d'acrobates et jongleurs autant agiles que d'une immatérielle légèreté.

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On signale par ailleurs que cette version désormais ''intégrale'' fait l'objet d'un nouveau coffret de 3 CDs paru récemment sous le label Harmonia Mundi, qui contient encore le DVD de la production telle que filmée au Théâtre de Caen (HMM 932603.06 / Durée des CDs : 3 h 04 min / Note technique : etoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orange 5/5).

Texte de Jean-Pierre Robert 


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Mots-clés: Théâtre des Champs-Elysées, coup de cœur, Le Ballet royal de la Nuit, Ensemble Correspondances, Sébastien Daucé, Francesca Lattuada

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