CD : Les Essentiels ON-Mag - Pierre Boulez dirige les Wunderhorn Lieder de Mahler

Mahler Boulez

La rubrique CD s’ouvre chaque vendredi à des disques déjà parus que la revue considère comme indispensables pour leur qualité musicale et technique.

  • Gustav Mahler : 12 Lieder sur des poèmes tirés de Des Knaben Wunderhorn de Clemens Brentano & Achim von Arnim
  • Adagio de la Symphonie N°10 inachevée
  • Magdalena Kožená (mezzo-soprano), Christian Gerhaher (baryton)
  • The Cleveland Orchestra, dir. Pierre Boulez
  • 1 CD Deutsche Grammophon : 477 9060 (Distribution : Universal classics)
  • Durée du CD : 73 min 24 s
  • Parution : Janvier 2011
  • Note technique : etoile bleueetoile bleueetoile bleueetoile bleueetoile bleue (5/5)

Avec ce CD, Pierre Boulez complète son intégrale Mahler. Qui aura vu naître bien des joyaux. Il retrouve l'Orchestre de Cleveland dont il a été le directeur musical pendant plusieurs années. Il est original et révélateur d'associer une œuvre de la première période de Mahler, les Lieder du Knaben Wunderhorn, à une pièce des dernières années, l'Adagio d'une Dixième Symphonie restée inachevée. Une fête pour l'oreille dans les deux cas.

Composés de 1892 à 1895, entre la Première Symphonie et la Deuxième ''Résurrection'', les 12 Lieder du Knaben Wunderhorn (Cor merveilleux de d'enfant) marquent l'apogée de l'univers du Wunderhorn chez Mahler, où le genre du Lied orchestral se nourrit du sentiment de la nature et des choses de la vie, d'une certaine naïveté aussi. Que le musicien illustre à travers une orchestration d'une rare limpidité, souvent chambriste, sur le ton populaire qu'il conçoit si bien, non sans quelques emprunts à des modes archaïques. L'accent est porté sur les rythmes de marche ou de danse. Une économie de moyens donc, évitant la surcharge ou le soulignement, pour une collection de miniatures composant une œuvre, selon Pierre Boulez, à la fois « ancrée dans le passé » (de Schubert et Schumann), et « tournée vers l'avenir en ce qui concerne l'expression et l'harmonie ». Cette douzaine de mélodies, empruntées aux poètes Brentano et Arnim, sont distribuées à deux voix, une soprano et un baryton, qui les chantent successivement. Ce que respecte le chef français, à la différence de son collègue – et illustre prédécesseur à Cleveland – George Szell qui, dans un disque légendaire avec Elisabeth Schwarzkopf et Dietrich Fischer Dieskau, en confiait certaines au duo de ces deux artistes d'exception. L'ordre des Lieder est également variable d'une interprétation à l'autre.    

À Christian Gerhaher revient ''Der Schildwache Nachtlied'' (Musique de nuit de la sentinelle) et ses climats contrastés : la dureté de la marche militaire et la douceur des fins de strophes que couronne un magique ''Mitternacht'' (Minuit). Pareille soldatesque emplit ''Trost im Unglück'' (Consolation dans le malheur) d'un hussard et de sa bonne amie. ''Revelge'' (Réveil), bardé de ses lugubres ''trallali... trallala...'', compose une fresque hallucinée, annonciatrice des malheurs du soldat Wozzeck de Berg : sur un rythme marqué, le Lied, de dimension symphonique, inclut des intermèdes instrumentaux entre les strophes. ''Des Antonius von Padua Fischpredigt'' (Le prêche de St Antoine de Padoue aux poissons) est une fable humoristique où Mahler déploie des trésors instrumentaux. Boulez en décortique la fabuleuse orchestration. Le ton est une sorte de mouvement perpétuel où l'interprète doit fuir l'emphase, jusqu'au final d'un flegme étonnant. ''Lied des Verfolgten im Turm'' (Chanson du persécuté dans la tour) voit juxtaposer articulation soutenue et modulation lyrique. Enfin ''Der Tamboursg' sell'' (Le petit joueur de tambour) construit une marche funèbre âpre et obstinée d'un soldat voué à la potence, en un inexorable crescendo. Là aussi dans une manière symphonique développée, préfigurant la Sixième symphonie.

À Magdalena Kožená sont dévolus : ''Verlorne Müh'' (Peine perdue), un petit drame plein de tendresse malicieuse, ''Wer hat dies Liedlein erdacht'' (Qui a imaginé cette chansonnette ?), où le concertino des bois appuie une vocalité faite de longues phrases tenues dans le médium d'un seul jet. ''Das irdische Leben'' (La vie terrestre), ballade tragique dont le ton inexorable est rendu par un trottinement orchestral en mouvement perpétuel, voit le drame s'accentuer dans la seconde partie, jusqu'à la chute tragique. ''Rheinlegenchen'' (Petite légende du Rhin) offre un texte espiègle et un mélodisme irrésistible où se conjuguent charme et Gemütlichkeit. Dans ''Wo die schönen Trompeten blasen'' (Où sonnent de belles trompettes), au climat fantastique des bois et des cuivres dans le lointain, le chant ne se départit pas du registre piano,  vision presque hypnotique. Enfin ''Lob des hohes Verstandes'' (Éloge de la raison) distille une piquante et cocasse conversation entre un coucou et un rossignol, arbitrée par l'âne.

L'interprétation des deux chanteurs respire la simplicité du dire spontané. Les timbres sont parfaitement achalandés : baryton clair et vaillant chez lui, soprano teinté de mezzo chez elle. On admire un art de la diction naturelle, fuyant toute sollicitation textuelle, ce qui est combien essentiel ici. Pierre Boulez leur prodigue un écrin de choix par une direction d'une authentique veine mahlérienne, marquée par le souci de créer la juste atmosphère pour chaque pièce et en particulier de façonner la sonorité des bois. Que son Orchestre de Cleveland peaufine avec art.

Du projet d'une Dixième Symphonie, restée inachevée, ne reste de la main de Mahler que des esquisses dont celle détaillée d'un Adagio écrit en 1910. Il devait constituer le premier volet d'une vaste fresque en cinq parties. Les tentatives de reconstruction ont soulevé depuis l'origine interrogations et polémiques de la part des spécialistes et des chefs d'orchestre comme Walter ou Klemperer. Jusqu'à la tentative effectuée dans les années 1960 par le musicologue Deryck Cooke, avec l'assentiment de la veuve du musicien Alma Mahler. L'Adagio dont « le vocabulaire musical me paraît vraiment prophétique » est « une sorte de résumé de tout ce que Mahler a composé jusque-là », remarque Boulez. On y retrouve cette suite de cellules courtes enchevêtrées les unes dans les autres, au service d'un thème pivot parcourant le morceau. Celui-ci tente de s'imposer à plusieurs reprises, fantasque et dansant, non sans un fond de mélancolie, succession d'hésitations, de ruptures, travaillées en diverses façons, dont émerge soudain un solo du Ier violon. Le continuum musical est déterminant et « il faut trouver la narration appropriée », note Boulez. Les violons I & II assurent une progression active du discours et les grands accords de cuivres marquent les points culminants, comme un plein jeu de grand orgue. Dans la coda développée on remarque des réminiscences de l'Andante comodo de la Neuvième symphonie, mais en plus résigné. L'interprétation qu'en donne Boulez offre ce mélange de réflexion intense sur le texte, de naturel du geste et de souci de distance critique vis-à-vis de l'apparente facilité du nostalgique. Toutes caractéristiques qui distinguent ses exécutions des autres symphonies.

Captées live en concert en février 2010, au Severance Hall de Cleveland, siège de l'orchestre, ces exécutions sont restituées par une image aérée. Les vastes proportions de la symphonie ont un relief certain. L'atmosphère plus restreinte des Lieder est parfaitement jugée tout comme l'équilibre voix-orchestre.
Texte de Jean-Pierre Robert  

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Mots-clés: MAHLER, Les Essentiels ON-Mag , The Cleveland Orchestra, boulez

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