CD : Le Faust de Gounod révélé dans sa version d'origine

Faust Gounod

  • Charles Gounod : Faust. Opéra en quatre actes. Livret de Jules Barbier et Michel Carré, d'après Goethe. Version inédite de 1859.
  • Benjamin Bernheim (Faust), Véronique Gens (Marguerite), Andrew Foster-Williams (Méphistophélès), Jean-Sébastien Bou (Valentin), Juliette Mars (Siebel), Ingrid Perruche (Dame Marthe), Anas Séguin (Wagner, Un mendiant)
  • Chœur de la Radio flamande, Thibaud Epp, chef de chant
  • Les Talens Lyriques, dir. Christophe Rousset
  • 3 CD Livre-disque Palazetto Bru Zane, Collection ''Opéra français'', vol 22 : BZ 1037 (www.bru-zane.com)
  • Durée des CD : 55 min 59 s + 49 min 37 s + 68 min 32 s
  • Note technique : etoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orange (5/5) 

Voilà enfin au disque une version proche de celle conçue à l'origine par Gounod de son Faust, telle que créée en 1859 : où l'opéra est donné avec dialogues et un certain nombre de passages sous forme de mélodrames. Elle a été enregistrée parallèlement au mémorable concert donné en juin 2018 au Théâtre des Champs-Elysées, grâce aux efforts et recherches menées par le Palazetto Bru Zane, Centre de musique romantique française, et sous la direction irrésistible de Christophe Rousset. Un événement discographique ! 

Comme on le remarquait à l'occasion de la recension du concert, cette version diffère sensiblement de celle habituellement donnée. L'œuvre retrouve son galbe premier, savoir une forme mixte entre opéra et opéra-comique, comprenant dialogues parlés et inclusions de mélodrames ou passages récités sur un fond musical. On y entend surtout des pages demeurées inédites et des airs différents de ceux qui les ont remplacés. Ce qui lui ôte de sa grandiloquence et gomme bien des aspects ayant contribué à une célébrité un peu trop facile. Le propos métaphysique de l'œuvre de Goethe dont ses librettistes se sont inspirés est recentré dans une dramaturgie mêlant trois niveaux : la relation amoureuse entre Faust et Marguerite, la donnée religieuse et enfin l'aspect fantastique. Le recours au mélodrame contribue largement à déplacer l'impact dramatique, notamment pour ce qui est de la caractérisation des divers personnages. Ainsi celui de Méphisto voit sa composante ironique, pour ne pas dire comique, prendre le pas sur celle sarcastique et maléfique habituelle. À cette même approche appartient la figure de Dame Marthe. Le personnage de Siebel est plus développé, bien au-delà du statut convenu d'amoureux échevelé. Ainsi de la scène avec Marguerite au IIIème acte, introduite par un mélodrame illustrant l'attachement du jeune homme, et qui se conclut par la romance « Versez vos chagrins dans mon âme », où s'exprime toute son abnégation. Plusieurs numéros musicaux montrent aussi des couleurs insoupçonnées. Ainsi la ''Chanson de Maître Scarabée'' de Méphisto, qui se substitue à l'air du ''Veau d'or'', s'avère-t-elle moins clinquante. Le personnage de Valentin gagne lui aussi en intensité : son air de retour du combat, avec les répliques des soldats, est l'expression vraie du panache. Il remplace le fameux chœur, à la limite du pompiérisme « Gloire de nos aïeux ». D'autres morceaux non joués jusqu'alors sont enfin révélés : un trio initial entre Faust, Wagner et Siebel, le duo de la séparation entre Valentin et Marguerite, d'une belle spontanéité et d'un charme musical aux accents vrais, ou encore le chœur des sorcières à l'acte III. Des touches caractéristiques qui inscrivent Faust dans l'esthétique de l'opéra français de demi caractère du milieu du XIXème siècle.

Faust Gounod concert 
Saluts à l'issue du concert donné au Théâtre des Champs-Elysées ©DR

La présente interprétation doit beaucoup à l'immense travail effectué par le chef Christophe Rousset. Qui délaisse son cher répertoire baroque pour investiguer le début du romantisme, comme il le fit naguère pour les héroïnes romantiques incarnées par Véronique Gens (''Tragédiennes'', de Lully à Saint-Saëns, 3CDs Erato). Toujours soucieuse de cohérence dramatique, sa direction impose des contrastes saisissants aussi bien de dynamique que de tempos. Les passages purement symphoniques se voient dotés de généreux contrastes. Ainsi de l'Ouverture sombre et lente, de l'introduction sereine mais lourde de sens de la scène du jardin chez Marguerite et ses traits de violoncelles, ou de l'entracte avant celle de la prison, avec ses effrayants effets de timbales et sa musique insinuante d'une indicible désolation et d'une noirceur plus qu'angoissante. Il faut encore citer l'introduction du duo Faust-Marguerite à l'acte II, la tension de la scène de ''La nuit de Walpurgis'' à l'acte IV. Mais aussi la formidable vitalité de la scène de la kermesse, au tempo très vif de valse plus qu'entraînante. La singulière palette que permet un orchestre jouant sur instruments anciens éclaire ces pages d'un jour nouveau. À cet égard, les musiciens des Talens Lyriques distillent des couleurs somptueuses : cordes patinées, bois aux sonorités âpres. Elles retrouvent ici peut-être leur verdeur d'origine et le caractère diaphane de l'orchestre.  

Faust Gounod 1
Benjamin Bernheim ©operadeparis.fr

La distribution est un sans-faute, tant dans la partie strictement vocale que dans la manière de délivrer les dialogues, pierre angulaire de ce type d'œuvre. Du rôle titre, Benjamin Bernheim offre un portrait frôlant l'idéal. Possédant un timbre d'une rare séduction dans toute son étendue, qui n'est pas sans rappeler celui du jeune Alagna, le ténor français force l'admiration par la pureté de la ligne de chant d'une étonnante flexibilité, en particulier lorsqu'il chante en voix de tête, par une quinte aiguë joliment claironnante, comme par le naturel de sa diction qui évite l'emphase : même dans le parlé ou le mélodrame, il sait toujours trouver le ton juste. Celui de la joie dans « À moi les plaisirs », ou de la grande douceur à l'heure de la première rencontre « Ne permettrez-vous pas, ma belle demoiselle », ou encore de la ferme résolution dans les grands éclats. L'air emblématique « Salut, demeure chaste et pure » installe une présence radieuse que le solo du premier violon complète d'une infinie poésie, et qu'il termine par un sublime falsetto. Une interprétation de haut vol ! Comme il en est de celle de Véronique Gens. Le choix d'une voix sans doute plus corsée que celle habituellement distribuée pour Marguerite peut surprendre. Il répond pourtant à la volonté première du compositeur. L'art de la déclamation sans fard, on le mesure dans la « Ballade du Roi de Thulé » et sa simplicité vraie, ou dans l'air des bijoux qui n'a rien d'apprêté. Ou encore dans les stances « Il ne revient pas », d'une mélancolie poignante. Tout contribue à une incarnation là aussi d'une grande justesse d'accents. Qui lors des duos avec Faust atteint des sommets d'expression passionnée. Dès lors on passera sur quelques aigus que les ans ont rendus plus durs. 

Le timbre plus près du baryton que de la basse profonde d'Andrew Foster-Williams est sans doute proche de la couleur du baryton-basse de caractère imaginée pour Méphisto. Là encore la composition est intéressante, à laquelle un imperceptible accent et un chic tout british ajoutent un clin d'œil coquin dans les dialogues et mélodrames : un diable plus railleur que démoniaque, loin du premier degré du méchant d'opéra, comme dans l'air « Vous qui faites l'endormie ». Le Valentin de Jean-Sébastien Bou traduit avec conviction ce qu'est l'amour fraternel et le chant est glorieux. Juliette Mars, Siebel, est d'une sincérité touchante et projette un beau soprano clair. Ingrid Perruche campe une Dame Marthe à la gouaille affirmée et on apprécie le timbre clair qui tranche avec le mezzo d'ordinaire associé à ce rôle de composition. La parfaite diction des Chœurs de la Radio flamande distingue les grandes pages chorales, même si pas assez claire dans la scène de la kermesse, il est vrai menée à un tempo étourdissant par Rousset.

La prise de son, au Conservatoire de Puteaux avec semble-t-il ajouts de prises effectuées lors du concert au Théâtre des Champs-Elysées, privilégie une acoustique très réverbérée, ce qui flatte les voix, parfois un peu trop s'agissant de celle de Véronique Gens, mais laisse aux vastes ensembles tout l'espace nécessaire. Elle peut paraître moins pertinente s'agissant des dialogues, pour lesquels on n'a cependant, et justement, pas cherché à recréer artificiellement une ambiance différente plus intimiste. L'image sonore est large et bien détaillée, ménageant une discrète mise en espace des personnages. L'impact des grandes pages instrumentales est indéniable et le relief partout somptueux, restituant parfaitement les larges écarts dynamiques de la direction.

Texte de Jean-Pierre Robert

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