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Concert : Krystian Zimerman, la quintessence du piano

Krystian Zimerman

  • Johannes Brahms : Sonate pour piano N° 3 en fa mineur op. 5
  • Frédéric Chopin : Quatre Mazurkas op. 24. Scherzo N° 1 op. 20. Scherzo N°2 op. 31. Scherzo N°3 op. 39. Scherzo N° 4 op. 54
  • Krystian Zimerman, piano
  • Philharmonie de Paris, Grande salle Pierre Boulez, vendredi 7 juin 2019 à 20 h 30

La venue à Paris du pianiste polonais Krystian Zimerman est toujours un événement. Car ce perfectionniste se produit peu. Voilà plus de quatre décennies qu'il fascine par un art à nul autre pareil qui scrute comme peu. Qui impose naturellement le silence absolu à une Philharmonie comble. Le programme de son récital réunissait Brahms et Chopin pour des exécutions dont le moins qu'on puisse dire est qu'elles tutoyaient les sommets. N'est-on pas avec ce musicien proche de la légende vivante.

Bien peu de pianistes osent afficher Brahms, notamment en début de programme, et singulièrement sa vaste et complexe troisième sonate. Johannes Brahms compose cette Sonate N°3 en fa mineur op. 5 en 1853, une des pages majeures du piano romantique, ''rêve gigantesque d'un jeune musicien de vingt ans" (Claude Rostand). Le compositeur, déjà en pleine possession de ses moyens, développe ici un univers à la fois héroïque et poétique où le clavier se fait presque orchestral. La vision de Krystian Zimerman l'impose d'évidence. Vision plus qu'interprétation tant il va explorer à l'envi les facettes les plus secrètes de l'œuvre. Il empoigne à bras le corps les premiers accords fortissimos pour amorcer avec l'allegro maestoso un morceau tout droit sorti des légendes nordiques. L'élan irrépressible et la force tellurique font place au second thème mélodique joué très doux, dont le cantabile ressort d'autant plus qu'il tranche nettement avec le précédent. Apparaît ici ce qui va distinguer la manière du polonais : des écarts dynamiques extrêmes, un récit pensé jusque dans le moindre repli. La vigueur expressive n'a d'égale qu'une poétique savamment distillée. Aux aplats sonores formidables, fracassants, répond une douceur étonnante du son dans le pianissimo, sans parler d'un travail sur les silences qui ne l'est pas moins. L'Andante espressivo est baigné dans une rêverie, souvent proche du murmure, du chant d'un Lied empreint de sérénité, quoique aussi traversé de traits plus passionnés et fff, jusqu'à une coda proche de l'adagio. Pages magistrales s'il en est. Du scherzo, Zimerman trace le fantastique d'une pseudo valse énergique très arpégée qu'entrecoupe un trio plus recueilli, pas moins passionné. On est proche des figures imaginées par ETA Hoffmann que notre sorcier de pianiste anime avec un joli diabolisme. De l'Intermezzo, il extrait le suc rythmique singulier, le caractère sombre, voire angoissé, en même temps énigmatique. Le finale allegro moderato ma rubato sera le lieu de déchaînements d'une rapidité vertigineuse, haletante, montrant toute l'originalité d'un discours là encore mêlant le légendaire, la véhémence et le bienfaisant répit. Voilà un Brahms qui n'est sans doute pas toujours aisé à saisir, combien captivant pourtant. Dirait-on indispensable ! 

Vient Chopin. Un musicien que Zimerman chérit depuis toujours. Depuis qu'il a conquis les auditeurs et le Jury du prestigieux concours de Varsovie en 1975. Un maître vénéré, patiemment scruté, toujours remis sur le métier. Il joue d'abord les Quatre Mazurkas op. 24, écrites en 1836, et deuxième set de ces pièces qui fleuriront tout au long de la carrière créatrice du musicien. Un mot s'impose à l'écoute de ce qu'en fait Zimerman : limpidité. Naturel aussi, de ces rythmes d'origine folklorique si magistralement "sentis" par un interprète qui sait. Comme à la première, lento, sur un air populaire polonais, ou à la troisième d'une simplicité gracile. La seconde, plus audacieuse, est ici sautillante dans sa cadence de danse d'Oberek, aux contrastes très marqués, enflammés puis mélodieux, nantie d'une pointe d'humour. Comme ces notes comme suspendues en fin de phrase. La quatrième mazurka, Moderato, la plus développée, et si originale, se développe comme un petit poème ou s'entremêlent des contrastes émotionnels très marqués, de l'enthousiasme à l'angoisse. Elle s'éteint dans un souffle.

Avec les quatre Scherzos, Zimerman aborde la grande forme. Et des pièces bien connues. Là encore sa vision se détache de l'habituel, fût-il de grande classe. Le travail sur le son, la note modelée, la phrase plus que peaufinée, mais aussi sur la cohérence d'ensemble, tout est ici de l'ordre du visionnaire. L'instrument est utilisé dans toute sa palette expressive, le grave dans ses plus extrêmes résonances, les aigus du plus pur cristallin. Et dans son potentiel percussif, lors de fortissimos d'attaque surpuissants. L'univers de ces morceaux n'y incite-t-il pas ? On les sait bien différents de ce que la tradition classique en avait fait, une sorte de transtion-divertissement chez Mozart, Haydn ou Beethoven. Le scherzo chopinien est tout autre : "Ce sont des jeux, mais terrifiants ; des danses, mais enfiévrées, hallucinantes ; elles semblent ne rythmer que l'âpre ronde des tourments humains", note Cortot. C'est bien le cas avec Zimerman. Et peut-être plus encore. Le Scherzo N° 1 op. 20 s'ouvre par un accord liminaire lancé comme un cri saisissant. Ce n'est ensuite que course hallucinée, plus que prestissime, dans ses arpèges échevelés. Le trio apporte une dose de rêve, mais les derniers accords seront d'une force tragique à donner froid dans le dos. Toute la dramaturgie du Scherzo N° 2 op. 31, Zimerman la décortique, son motif interrogateur initial, dans le registre grave, la calme mélodie qui suit, les modulations proches d'une atmosphère de fête. Pareille analyse, il l'emploie avec le Scherzo N° 3 op. 39, orageux, ponctué de sortes d'éclairs démoniaques dans une allure plus que rapide. La partie médiane en forme de choral se fait plus solennelle. Mais la fièvre reprend de plus belle à la réexposition, si possible encore plus vite dans ses batteries d'accords assénés, quoique sans dureté, et les alternances de guirlandes de notes ''leggierissimo'', graciles comme une cascade limpide. Le Scherzo N° 4 op. 54, offre un tout autre climat, fuyant. "Réconcilié, tout nimbé de lumière... il suggère tout, et davantage", estime le compositeur Guy Sacre. Zimerman en fait ressortir encore la subtilité, la poésie évanescente dans le registre de la plus immatérielle légèreté, peut-être aussi le fantasque. 

Raffinement extrême, terrifiante dramatisation, transcendés par la limpidité du geste, le grand pianiste polonais aura donné au fil de cette soirée, filant comme l'éclair, une leçon de grand piano. Ultime coquetterie, ces œuvres qu'on sent méticuleusement préparées, il les joue avec partition. Un monde, certes à part, qui n'appartient qu'à lui. La quintessence à n'en pas douter. 

Texte de Jean-Pierre Robert  


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Mots-clés: Philharmonie de Paris

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