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Concert : une Fantastique d'anthologie par le chef d’orchestre Mariss Jansons et les Viennois du Wiener Philharmoniker

Mariss Jansons
Mariss Jansons ©DR

  • Robert Schumann: Symphonie N° 1 op. 38, "Le Printemps "
  • Hector Berlioz : Symphonie Fantastique, épisodes de la vie d'un artiste en cinq parties op. 14
  • Orchestre Philharmonique de Vienne, dir. Mariss Jansons
  • Théâtre des Champs-Elysées, Paris, mardi 4 juin 2019 à 20 h 

Pour le second concert de leur résidence au Théâtre des Champs-Elysées cette saison, les Wiener Philharmoniker étaient dirigés par Mariss Jansons. Ils sont peu désormais les chefs de la génération senior à avoir les faveurs de cet orchestre mythique qui choisit ceux qui les conduisent. Le chef letton est de ceux-là et la complicité est au rendez-vous. Pour de grands moments de musique que sont la Première symphonie de Schumann et la Fantastique de Berlioz, joli clin d'œil à l'année anniversaire !

Le souhait d'associer deux grandes pages de la musique romantique a-t-il présidé à la volonté de réunir ces œuvres ? Ou de manière plus symptomatique, leur commune référence à des sources littéraires et à leur charge émotionnelle ? Robert Schumann écrit sa Symphonie N°1 op. 38 en 1841, sous-titrée "Frühlingssymphonie" (symphonie Le Printemps), en faisant explicitement référence à un poème d'Adolf Böttger, qui lui fournira plus tard le livret versifié de l'oratorio Le Paradis et la Péri. Les divers mouvements devaient à l'origine porter des sous-titres explicites se référant au printemps. Pour cette première vraie incursion dans le domaine symphonique, le musicien installe un style qui ne se départit pas d'un certain classicisme, comme sa coupe en quatre mouvements, sa relative économie motivique et une orchestration sobre. Ce dernier paramètre a longtemps alimenté la polémique sur la "banale manière d'orchestrer chez Schumann". Mais n'est-ce pas dû en réalité à la manière de jouer sa musique symphonique ? Il est certain qu'interprétée avec un effectif nombreux, elle peut prendre des allures grandiloquentes. Des exécutions avec un orchestre plus réduit et sur instruments anciens ont, ces dernières décennies, revisité la manière de l'entendre. Mariss Jansons a choisi une vaste formation. Mais avec une disposition intéressante qui outre 5 contrebasses, associe sur la partie droite altos et violoncelles, contribuant à créer un bloc de grave en face de celui des violons I et II. Sa vision s'inscrit dans le droit fil de celles de ses éminents prédécesseurs, comme von Karajan ou Sawallisch, privilégiant un son nourri mais nullement épais, car les Viennois connaissent leur Schumann et pourvoient des sonorités claires, en particulier à la petite harmonie. On soulignera un Larghetto envoûtant, enluminé de sa merveilleuse mélodie des violoncelles, comme un Lied amoureux, et un Scherzo molto vivace généreusement bondissant, qui connaît une jolie accélération au second trio apportant vie à un discours volontaire. Quant au finale, son Allegro vivace brille de sa belle rythmique scandée à son introduction, progressant vaillamment vers une coda qui mêle aspects festifs et poésie gracile.

Orchestre philharmonique de Vienne 
Les Wiener Philharmoniker ''chez eux'' dans la Grande salle dorée du Musikverien de Vienne ©DR 

La Symphonie Fantastique, épisodes de la vie d'un artiste en cinq parties, que Berlioz achève en 1830, s'abreuve à des sources littéraires nombreuses, du Faust de Goethe, aux Contes fantastiques d'ETA Hoffmann, des Odes et ballades de Victor Hugo, ce qui donnera l'idée de la nuit de sabbat, au René de Chateaubriand. La source autobiographique est tout aussi essentielle et non dissimulée : la passion non encore payée de retour du jeune compositeur pour l'actrice anglaise Harriet Smithson, dont la symphonie est un vibrant porte-voix. Tout cela explique le foisonnement intellectuel infusant cette fameuse fresque orchestrale. Mais il est sans doute autre chose qui est à trouver dans la musique elle-même : le dépassement du discours symphonique habituel. "Une composition instrumentale immense d'un genre nouveau'', comme la décrit son auteur, et dont les cinq épisodes sont autant de morceaux de bravoure orchestrale. Un orchestre viennois, réputé pour sa formidable qualité instrumentale, un chef letton dont la réputation de grand diseur n'est plus à faire, pour faire entendre la plus française des symphonies... Voilà assurément une combinaison rare. Pour un moment à marquer d'une pierre blanche. Car cette exécution se signale par une idée puissante et scrute tous les ressorts d'une partition qui ne demande que cela. 

Plus qu'un régal sonore de tous les instants, voilà une plongée dans des eaux tour à tour limpides et tumultueuses, dans des atmosphères angoissantes (le début du premier mouvement "Rêveries-Passions") ou des plages d'intense poésie. On est porté au cœur de climax cauchemardesques, voire hallucinants ("Marche au supplice"), où Berlioz joue déjà d'une étonnante théâtralité, ou le témoin de débordements jubilatoires de rythmes endiablés. Certes, Mariss Jansons privilégie des tempos souvent sur le versant lent, et détache le trait, quoique sans sollicitude, dans un geste se voulant objectif plutôt. Mais une extrême différentiation des volumes sonores est là pour démontrer combien Berlioz est loin de se contenter de faire tonner son orchestre : les fortissimos sont utilisés avec parcimonie, et plus d'une page offre une magistrale transparence de texture, sonnant presque chambriste ; effet démultiplié par l'acoustique très présente de la salle du Théâtre des Champs-Elysées. Alors, si la valse de "Un bal" est légèrement paresseuse, cela ne nuit pas à la construction d'ensemble de ce tableau idyllique. Si la "Scène aux champs" est prise à un tempo très retenu, cela libère un sentiment d'angoisse que la forte batterie de timbales en coulisse (pas moins de quatre timbaliers), rend encore plus palpable. La fin de ce mouvement, encore plus lent, mène, dans son dépouillement, à la limite du menaçant, ce qui a à voir avec les tumultes intérieurs. De même, la "Marche au supplice", exécutée dans un tempo mesuré, n'en libère pas moins une force tellurique et tout son potentiel terrifiant. Plus tard, au finale, le thème du Dies Irae, pris là aussi à une cadence d'une lenteur calculée, se fait encore plus inquiétant qu'on l'imaginait.

Le propre des chefs-d'œuvre n'est-il pas de provoquer des visions différentes. L'essentiel est la cohérence du propos. Jansons la préserve sans jamais se laisser déborder par le sujet et sa fantastique faconde. Grâce à une phalange qui avait nul doute à cœur d'offrir au public français le meilleur pour défendre son chef-d'œuvre symphonique. Qui se sera signalée, encore une fois, par la transparence du discours, la solidité des pupitres des cuivres, les couleurs chatoyantes de ceux des bois, dont le cor anglais d'une envoûtante résonance, tenu par une dame, la flûte délicate de cet autre musicien, sans parler du hautbois au son nasillard si typiquement viennois. Et bien sûr l'exceptionnelle clarté et la limpidité des cordes, le bloc des graves déjà souligné faisant merveille ici. Que ce soit dans le registre de l'impalpable piano ou dans celui du gigantesque forte, l'orchestre sonne toujours lumineux. Une exécution de la plus grande classe. 

Texte de Jean-Pierre Robert    


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Mots-clés: Théâtre des Champs-Elysées

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