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CD : ''Trois frères de l'Orage", quatuors à cordes de Schulhoff, Haas & Krása

Trois freres de lorage

  • Erwin Schulhoff : Quatuor à cordes N°1
  • Pavel Hass : Quatuor N° 2, op. 7 " Des montagnes du singe"
  • Hans Krása : Thème et Variations pour quatuor à cordes
  • Quatuor Béla
  • 1 CD Klarthe Records : K077 (Distribution : PIAS)
  • Durée du CD : 50 min 26 s
  • Note technique : etoile rougeetoile rougeetoile rougeetoile rougeetoile rouge (5/5) 

Ces "trois frères", ce sont, dans la tourmente de la Seconde guerre mondiale, de talentueux musiciens qui ont rejoint les camps de la mort parce que juifs, intellectuels et auteurs de musique considérée comme "dégénérée : Erwin Schulhoff, Pavel Hass et Hans Krása. Tous trois tchèques, ils ont écrit de la musique puissante et inspirée, en particulier dans le genre du quatuor à cordes. Le jeune Quatuor Béla interprète trois de leurs compositions pour leur rendre un vibrant hommage. Aussi passionnant que poignant.

Actifs dans les années 1920 et 1930, Schulhoff, Hass et Krása, tournés vers la modernité, ouverts au Jazz et aux influences dadaïstes, ont prôné chacun un langage très personnel. Élève de Max Reger, Erwin Schulhoff (1894-1942) a très tôt montré des talents d'enfant prodige. Son Quatuor à cordes N° 1, écrit en 1924, est une partition très rythmique, expressionniste, où les quatre voix sont extrêmement travaillées. À l'aune de son 1er mouvement Presto con fuoco, quasi éruptif dans ses traits réservant bien des surprises. L'allegretto, chantant, fait sourdre une "mélancolie grotesque" dans le jeu des deux violons jouant en sourdine sur une belle phrase de l'alto. Cela s'anime bientôt, mais essentiellement dans le registre pianissimo. L'Allegro giocoso alla slovacca est de nouveau très allant, sa thématique d'origine folklorique étant rapidement gagnée par des sonorités mordantes, presque crues, voire dissonantes, obtenues par des effets inhabituels (jeu sur le chevalet ou avec le bois de l'archet). Cela danse pourtant de manière irrésistible. De manière étonnante, l'œuvre se termine par un Andante molto sostenuto. La note prétendument lyrique de ce qui est le mouvement le plus développé, traduit une recherche de timbres originale, de nouveau par l'usage de la sourdine et de traits comme à l'arraché. La péroraison figure une longue déploration qui meurt peu à peu jusqu'au silence.

Pavel Hass (1899-1944), formé auprès de Leoš Janáček, passe pour un musicien exigeant envers lui-même. Le Quatuor à cordes N° 2 op. 7, "Des montagnes du singe", composé en 1925, comporte une sorte de programme, en référence aux montagnes de la région de Bohème-Moravie où il passait ses vacances d'été. Ses quatre mouvements sont en effet autant de tableaux évocateurs des charmes de la nature et des joies domestiques paysannes. Le premier, "Paysage", brosse un décor agreste tranquille que traduit le chant du Ier violon, traversé d'accents folkloriques de mode morave, non sans quelques dissonances. On y perçoit le chant des oiseaux comme la beauté de contrées lumineuses, figurée par la mélodie calme et discrète de l'alto. Un langage là aussi expressionniste mais fort séduisant. Le 2ème, '' Calèche, Cocher et Cheval", est illustratif des bruits domestiques : une vieille charrette tirée par un cheval rétif, ce qui est figuré par des glissandos cocasses et des semblants de gémissements, outre des motifs trillés et force pizzicatos. Il s'agit d'une sorte de scherzo qui progresse dans un joyeux babil jusqu'à une accélération finale fulgurante où tout semble être rentré dans l'ordre. Le Largo e misterioso est un nocturne intitulé "La Lune et Moi", recueilli et intime. Le Ier violon trace une mélodie planante sur des harmonies en clair-obscur. Le discours est fait de ramifications changeantes comme   chez Janáček. Surgissent aussi des pages d'un lyrisme envoûtant, conduites par le violoncelle. Le Vivace e con fuoco final, "Nuit Sauvage", développe des rythmes moraves ardents et heurtés avec de brusques ruptures : une folle nuit faite de nombreuses séquences dansantes, soumettant les instrumentistes à un jeu débridé mais aussi traversé d'instants de poésie tendre où le temps semble comme suspendu. Une œuvre d'une étonnante inventivité.

Hans Krása (1899-1944) est le plus orignal des trois musiciens ici réunis. Il est élève de Zemlinsky. Thème et Variations (1935) est bâti sur une mélodie lancinante, empruntée à ''La Chanson d'Anna", composée pour la musique de scène de la pièce "La jeunesse s'amuse" du dramaturge pragois Adolf Hoffmeister. Le thème est suivi de six variations très différentiées dans leurs tempos. L'écriture, faite de fréquentes ruptures, donne à cette musique une apparence d'instabilité, en tout cas une caractéristique d'inattendu. Mais hautement pensée dans ses inventions, et là encore traitée de manière très libre : trilles nombreuses, jeu staccato, répétitions obstinées de notes, au violoncelle notamment, mélange de rythme de sicilienne, de fugato prestissimo, de bribes de mélodies. Alors que conduit au camp ghetto de Terezin, considéré comme "modèle " par le régime nazi, Krása en reconstitue de tête la partition en 1944, pour la voir jouer devant ses pairs. C'est qu'il y avait été déporté en 1942, y rejoignant Haas et d'autres musiciens comme Viktor Ullmann. Krása et Hass périront à Auschwitz à l'automne 1944. Quant à Schulhoff, arrêté alors qu'il tentait de fuir en Union soviétique, il sera déporté à la forteresse de Würzburg où il mourra de tuberculose en 1942. 

Le Quatuor Béla, qui s'est fait une spécialité d'inscrire son parcours entre tradition et modernité (Filidei, Combier, de la Fuente, Stroppa...), dispense des exécutions d'une formidable technicité, pleines de vie et hautes en couleurs. À noter que le violon 1 est alternativement tenu par l'un et l'autre des deux violons, Julien Dieudegard (Haas) et Frédéric Aurier (Schulhoff & Krása). On leur sait gré d'avoir tiré de l'ombre ces trois pièces fascinantes, comme à leur éditeur de les avoir suivis dans ce cheminement didactique. 

Les enregistrements effectués à l'Esplanade, salle de musique de chambre, de l'Arsenal / Cité musicale de Metz, offrent une image immédiate et aérée.

Texte de Jean-Pierre Robert

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