Opéra : L'Enchanteresse de Tchaikovski à l'Opéra de Lyon

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©Stofleth

  • Piotr Ilyitch Tchaikovski : L'Enchanteresse. Opéra en quatre actes. Livret de Hippolyte Chpajinki, d'après sa pièce éponyme
  • Elena Guseva, Nastassia, l'Enchanteresse, dite Kouma, Evez Abdulla, Prince Nikita Kourliatev, gouverneur de Nijni Novgorod, Ksenia Vyaznikova, Princesse Eupraxie Romanova, sa femme, Migran Agadzhanyan, Prince Youri, leur fils, Piotr Micinski, Mamyrov, vieux clerc, Mairam Sokolova, Nenila, sa sœur, suivante de la princesse, Oleg Budaratskiy, Ivan Jouran, maître de chasse du prince, Simon Mechlinski, Foka, son oncle, Clémence Poussin, Polia, amie de Kouma, Daniel Kluge, Balakine, marchand, Roman Hoza, Potap, fils de marchand, Christophe Poncet de Solages, Loukach, fils de marchand, Evgeny Solodovnikov, Kitchiga, lutteur, Vasily Efimov, Païssi, vagabond sous l'apparence d'un moine, Sergey Kaydalov, Koudma, sorcier, Tigran Guiragosyan, invité
  • Chœurs de l'Opéra de Lyon, Christoph Heil, chef des chœurs
  • Orchestre de l'Opéra de Lyon, dir. Daniele Rustioni
  • Mise en scène et décors : Andriy Zholdak
  • Décors : Daniel Zholdak
  • Lumières : Andriy Zholdak et les équipes de l'Opéra de Lyon
  • Costumes : Simon Machabeli
  • Vidéo : Étienne Guiol
  • Georges Banu : conseiller dramaturgique
  • Opéra de Lyon, vendredi 15 mars 2019 à 19 h 30
  • Et les 22, 27, 29 mars à 19 h 30 & 24, 31 mars à 15 h 

L'Enchanteresse, qui voit sa création scénique française à l'Opéra de Lyon, dans le cadre de son festival titré, cette année, ''Vie et Destins'', est une œuvre peu connue et pourtant importante dans la production de Tchaikovski. Car voilà une fresque dans la Russie médiévale, centrée autour d'un personnage féminin hors norme, agissant tel un aimant sur tous les hommes qui l'entourent. L'opéra est ici défendu par une mise en scène pour le moins foisonnante et une exécution musicale de très haute tenue. À découvrir.

Huitième opéra de Tchaikovski, après Eugène Onéguine et Mazeppa et avant La Dame de Pique, L'Enchanteresse (1887) est issue de la pièce éponyme de Hippolyte Chpajinski, dramaturge en vue dans les années 1880. Dans la ville de Nijni Novgorod, une aubergiste, Nastassia, dite Kouma, bien aguicheuse, s'amourache du fils du Prince Nikita Kourliatev, gouverneur de la ville, qui la courtise assidûment aussi après avoir tenté de la faire bannir, et ce au grand dam de son épouse, la princesse Eupraxie. Celle-ci finira par la faire empoisonner. Découvrant que son rival est son propre fils, Le Prince le trucidera, et sera rongé par le remords tandis que la princesse en perdra la raison. Un vieux clerc, Mamyrov, tire les ficelles de l'histoire et un sorcier fournit le poison conduisant la belle Kouma au trépas. Une trame somme toute assez simple, quoique porteuse d'impact dramatique, qui s'inscrit cependant dans un écrin plus vaste et réaliste, celui de l'éternelle Russie et ses fameux chœurs emblématiques du peuple asservi et révolté. Sur ce canevas qui n'est pas sans connaître délayage voire longueurs, Tchaikovski a composé une volumineuse partition. Dont les quatre actes ne sont pas subdivisés en tableaux, mais voient les scènes se succéder sans solution de continuité, parées d'ensembles choraux ou de solistes traités très habilement dont, chose rare, un dixtuor a cappella, des duos magistraux et des ariosos fort bien écrits pour la voix. Les cinq personnages principaux, en incluant le vieux clerc, sont entourés d'une foultitude de rôles secondaires. La distribution compte ainsi pas moins de 17 personnages. La place du chant populaire russe y est essentielle avec des citations du folklore russe. Les grandes pages vocales ne manquent pas pour donner à l'opéra une stature grandiose. Reste que la traduction scénique en est délicate. Car comment illustrer pareil propos et tenir en haleine le spectateur quatre heures durant ?

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Elena Guseva, Kouma & Evez Abdulla, Le Prince Nikita Kourliatev - ©Stofleth 

Le régisseur Andriy Zholdak, qui vient du théâtre et s'est aussi illustré au cinéma, empoigne l'œuvre dans une optique résolument foisonnante, ne répugnant ni au premier degré ni au réalisme. Et ose un huis clos centré sur le personnage titre, gommant au passage sans vergogne la composante épique, puisqu'il relègue les chœurs en coulisses et évacue les danses. Le substrat populaire est donc délibérément amenuisé. Un choix qui se double d'un autre, plus saisissant, voire militant : le personnage du vieux clerc manipulateur, et figure agissante, du moins au début de la pièce, de la vindicte contre l'aubergiste Kouma, plus politique que religieuse chez Tchaikovski et son librettiste, est incarné ici par un prêtre qui se dépouillant de sa soutane, se vit habillé en clergyman. Celui-ci, on le voit d'abord, par une projection vidéo, sortir d'une église lyonnaise pour se rendre au théâtre de la place de l'Hôtel de Ville. Joli coup ! Mais qui va signer un point essentiel de la régie : la présence plus ou moins rémanente de l'intérieur d'une église où gît un monumental Christ qu'on verra en pied ou par le truchement de sa seule tête, projetée çà et là. Cette référence au religieux, certes récurrente dans l'opéra russe, sera omniprésente. Un contexte imposé, fruit sans doute d'un double paramétrage entremêlé : la figure du moine ambigu de la tradition russe, et l'importance de la question religieuse à Lyon, capitale du christianisme français. Qui en vient même, chez certains spectateurs empressés, à faire penser à quelque affaire d'actualité. Sans que cela soit bien pertinent. Toujours est-il que ce personnage en devient l'âme du drame au propre comme au figuré, qui joue aux échecs (avec un partenaire électronique !) la destinée de quelques-uns. Il enfourche un casque-lunette 3D pour se propulser dans le village de la Volga et se régaler, tel un voyeur, de ce qui s'y passe : dans la maisonnette calamiteuse de l'intrépide Kouma qui reçoit toute la gent masculine passant par là, ivrognes, bretteurs, gouverneur et fils de prince. Mais aussi dans la demeure princière toute d'ordre apparent et de lumière, qui voit les affres subis par la pauvre princesse trahie par son époux. Deux décors qui avec celui de l'église, vont glisser d'un point à l'autre du plateau au fil de l'action, s'assemblant ou se disloquant selon les scènes, dans une belle fluidité. 

Reste que Zholdak multiplie à l'envi les traits, voire les coups, au point d'enivrer le spectateur soumis à une constante sollicitation, souvent double, voire triple par rapport à l'action principale. Et de lui faire perdre le fil de l'évolution des personnages, saisis comme nomades. L'accumulation de références brouille vite la lisibilité, dont certaines échappent sur le moment. Comme ces deux jeunes écuyères à l'air méchant, maniant du sabre, captées selon la technique du filmage en direct à l'épaule. D'autres sont difficiles à décrypter : ce jeune homme entraîné par Mamyrov pour satisfaire un audacieux plaisir, ce Christ descendu de son piédestal pour être allongé sur des prie-Dieu. Ou la subtile confusion entretenue au IVème acte entre le clerc Mamyrov et le sorcier empoisonneur Koudma, pour signifier, nul doute, combien le premier est encore agissant, même si désormais muet, cohérence dramaturgique oblige. Ou encore cette dernière image, énigmatique, du clerc transformé en joueur de tennis : comptant les coups que devra sans doute endurer à l'avenir le Prince infanticide ? Il est certes pertinent de traiter la pièce sous l'angle du mélodrame, mais l'accumulation de références nuit à la compréhension immédiate, essentielle à l'opéra. Et le risque est de distraire l'auditeur de la partie musicale.

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©Stofleth

Elle est pourtant superbement servie. Par une distribution de choix où tout un chacun tient sa place au sein d'une galerie de portraits très typés, soumis à la forte caractérisation du metteur en scène. À commencer par Nastassia, l'enchanteresse, défendue avec une rare intensité par Elena Guseva. Familière de rôles comme Natacha de Guerre et Paix de Prokofiev ou de Lisa de La Dame de Pique, cette artiste possède une présence scénique qui épouse idéalement le parti adopté par Zholdak : une femme vite délestée de son côté ''sorcière aguicheuse'' et se révélant d'une fascinante beauté, à la fois forte et fragile, passionnée surtout. « Une nature féminine forte, capable de n'aimer qu'une seule fois, pour toujours, et de tout sacrifier au nom de cet amour », disait Tchaikovski dans une lettre à son interprète Emilia Pavlovskaya. Qui s'assume ici comme une sorte d'idéal féminin, bien avant que s'opère sa transformation musicale au fil des actes. Et va incarner ''l'Éros meurtrier'' aussi, cette composante ''active'' qu'on retrouvera dans le personnage de Katerina de Lady Macbeth de Mzensk de Chostakovitch. Un rôle éprouvant vocalement, ce qui ne semble pas taxer un soprano inextinguible dans les ariosos et les ensembles chargés. Le Prince d'Evez Abdulla offre un baryton fruité au legato intéressant et une façon sans complexe de séducteur, malgré tout éconduit. Le dernier air est d'un tragique certain. Le ténor de Migran Agadzhanyan, le prince Youri, est parfois contraint de passer en force dans un rôle il est vrai très tendu, mais l'incarnation colle à la vision là aussi exigeante du régisseur : un jeune d'abord insouciant qui saisit vite son devoir d'en finir avec les troubles causés par Kouma dans le couple de ses parents, mais dans les rets de laquelle il tombe inexorablement. Dans une autre figure fortement typée, celle du clerc Mamyrov, la basse Piotr Micinski fait un parcours étonnant aussi bien vocal que théâtral. Car soumis à la constante sollicitation de Zholdak, de mime, de danseur, d'homme toujours aux aguets. Une étude en règle de la manipulation dont le moteur est aussi bien la haine éprouvée pour Kouma que les velléités de soumission au couple princier. La princesse Eupraxie, Ksenia Vyaznikova en fait une femme d'une beauté apprêtée, hystérique à force de soupçons envers un époux volage, et résolue à la riposte : la perte de la diabolique Kouma. La voix est à l'égale de la force tragique assumée. De la multitude des autres rôles, dont certains épisodiques, on citera Mairam Sokolova, généreuse voix de mezzo-soprano, dans la suivante de la princesse, Clémence Poussin, Polia, amie de Kouma, qui se met en travers pour la protéger, et tout un brelan de ténors et de basses, dans les prétendants au cœur de la belle enchanteresse. Les chœurs de l'Opéra de Lyon, hélas privés de visibilité scénique, font pourtant du beau travail dans les vastes ensembles, dont le finale du Ier acte.

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Migran Agadzhanyan, Youri & Kouma - ©Stofleth

Daniele Rustioni tire de l'Orchestre de l'Opéra de Lyon des sonorités enthousiasmantes. Une musique qui, si elle n'est pas aussi fluide que celle d'Eugène Onéguine par exemple, n'en comporte pas moins une indubitable progression dramatique, de l'exposition, à la mise en place du drame, puis à sa culmination, enfin à la catastrophe finale. Une musique qui n'est pas avare de mélodisme très travaillé, traitée de manière continue, où les numéros, airs et ensembles, sont intégrés dans un tout cohérent. Mais dont certains passages se détachent : en particulier les entractes, où Tchaikovski a mis le plus de lui-même, baignés de sonorités approchant le folklore russe. Comme celui du IVème acte, empli de traits étranges pour caractériser le sorcier Koudma, avec ses effets cuivrés, ses accords tranchants. La science des ensembles développés, Rustioni la possède de par sa fréquentation de l'opéra italien. Même si pas toujours aidé par une régie cherchant à en gommer la puissance évocatrice. En tout cas, le chef italien maîtrise totalement la dramaturgie musicale de cet étonnant opéra.

Texte de Jean-Pierre Robert 


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Mots-clés: Opéra de Lyon

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