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  • Jean-Pierre Robert
  • Musique

Concert : Le sommet pour les Berliner Philharmoniker dirigés par Yannick Nézet-Séguin

Yannick Nezet Seguin
Yannick Nézet-Séguin dirige les Berliner Philharmoniker, à Berlin ©DR

  • Claude Debussy : La Mer, trois esquisses symphoniques pour orchestre
  • Sergueï Prokofiev : Symphonie N°5 en si bémol majeur op. 100
  • Berliner Philharmoniker, dir. Yannick Nézet-Séguin
  • Philharmonie de Paris, Grande salle Pierre Boulez, vendredi 22 février 2019 à 20 h 30

Deux grandes œuvres se partageaient le programme du concert parisien des Berliner Philharmoniker, dirigés, cette fois, par Yannick Nézet-Séguin : La Mer de Debussy et la Cinquième Symphonie de Prokofiev. Deux immenses fresques, vraiment démonstratives pour un orchestre, singulièrement du calibre que l'on sait, à la sonorité miraculeuse, magnifiée par la conduite inspirée du chef canadien. Un concert de choix.

La Mer, sous-titrée ''trois esquisses symphoniques pour orchestre'', que Claude Debussy achève en 1905, est une œuvre à part. Nullement descriptive, même si s'inspirant de vagues souvenirs marins et adossée à l'attirance que vouait son auteur pour la peinture impressionniste, La Mer offre une écriture fouillée qui renvoie à l'imaginaire et appelle le ressenti. D'où la difficulté à la restituer et bien sûr à la diriger. Il y faut une couleur toute gallique, convoquant transparence et raffinement, ténuité mais non acidité, plénitude sonore mais non épaisseur, science du silence et part de mystère. Plus d'un grand maître de la baguette s'y est embarqué à ses risques et périls, et non des moindres. Et les plus beaux orchestres ont pu laisser des interprétations inabouties. Celle de Yannick Nézet-Séguin convainc, quoique très personnelle. Le premier volet, ''De l'aube à midi sur la mer'', connaît un début très retenu, ses premières mesures puisées dans le silence, avant que les arabesques se déploient, les lignes si libres prennent leur envol. Les solistes de la petite harmonie donnent le signal de cette libération sonore, Emmanuel Pahud à la flûte en particulier. Au cours du mouvement on remarque des transitions quelque peu sollicitées, notamment des ralentissements marqués, comme avant l'entrée des ''seize violoncelles''. Le discours s'enflamme cependant et la coda figure une lame de fond butant sur un impressionnant accord. On aura apprécié une phalange qui sait adopter le vrai ton de la musique française. Il en va de même avec ''Jeux de vagues'', la partie la plus audacieuse du triptyque de par ses alliages inouïs de timbres, son mélange de courts motifs, relents de danse, dessins fugitifs. N'est-ce pas « la mer toujours recommencée », dont parle Paul Valéry. Mais aussi ses différences dynamiques que Nézet-Séguin creuse dans toute leur amplitude. Comme il soigne la pédale de basse, une des marques de fabrique du fabuleux orchestre berlinois. Et surtout ménage ce crescendo amené de loin qui s'enfle formidablement. Les climats cataclysmiques, on les retrouve au dernier volet ''Dialogue du vent et de la mer''. Dans cette belle marine, chef et orchestre peignent le plus beau des tableaux : succession d'instantanés menaçants, où passe l'ombre de Pelléas et Mélisande. Kaléidoscope de trouvailles instrumentales rares, comme le trait de trompette bouchée, ou le lambeau d'un choral. Dialectique aussi entre mouvance et immobilisme, la première l'emportant dans un formidable élan. Cela finit presque en tempête, là où tout avait débuté dans un calme paresseux. La palette orchestrale est flamboyante, en particulier à la petite harmonie qui affiche tous ses premiers couteaux, Pahud, Albrecht Mayer au hautbois, Andreas Ottensamer à la clarinette... 

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Berliner Philharmoniker
Les Berliner Philharmoniker ©Stefan Hold

Elle le sera tout autant, sinon plus encore, avec l'exécution de la Symphonie N° 5 de Prokofiev. S'il est une fresque sonore grandiose, c'est bien cette œuvre, créée en 1945, composée pendant les années de guerre, à la gloire du peuple soviétique, tout comme la Septième Symphonie ''Leningrad'' de Chostakovitch. Une œuvre à programme dont l'auteur dira : « Je l'ai conçue comme une symphonie sur la grandeur de l'esprit humain ». Avec elle, Prokoviev revient au domaine symphonique délaissé depuis seize ans, occupé qu'il était à d'autres projets, comme le ballet Roméo et Juliette, et à l'opéra, avec Guerre et Paix. Pour un morceau d'orchestre d'une puissance sonore inouïe, bourré d'idées originales, mêlant l'épique fiévreux et la veine lyrique nourrie. Outre une belle audace dans la dissonance et l'effet motorique. Basé sur un débit de type cinématographique dans l'enchaînement des séquences, leur enchevêtrement et des effets de flash back. La symphonie a connu des interprétations fastes. On pense à celle de Karajan, avec ce même orchestre, et dont la version au disque (DG) est peut-être l'une de ses meilleures prestations gravées. 

Celle de Yannick Nézet-Séguin pourrait bien figurer au palmarès des plus inspirées. D'une irrépressible vitalité, calée sur une phalange au mieux de sa forme. L'Andante introduit ce mélange d'épique et de lyrique au fil d'enchaînements magistralement maîtrisés. Les crescendos sont arque-boutés sur une généreuse pédale de grave. Ce qui semble être le développement, quoique traité bien différemment par Prokofiev par rapport aux canons classiques, laisse paraître ici de larges contrastes rythmiques dignes d'une scène de bataille. Le crescendo final, un temps amorcé puis ravalé, se montre sous son vrai jour, tellurique, ponctué du gong, d'une vraie frénésie sonore. Tout autre sera l'Allegro marcato, scherzo irrésistible de zest et de charme sous les doigts du chef canadien (qui dirige sans baguette) : on est emporté dans un tourbillon tout de légèreté rappelant une danse évanescente de Roméo et Juliette. Le trio, qui fait appel au solo de hautbois et aux altos, apporte d'autres impressions tout autant inspirées du ballet. La reprise se fera sarcastique en diable, installant une course très motorique. Avec l'Adagio, Prokofiev fait assaut de lyrisme très dense, que le chef ne se prive pas de souligner. Le solo de clarinette et le grave de l'orchestre enluminent ces pages à l'ambiance funèbre, qui versent vite de nouveau dans le motorique. La coda, de plus en plus lente, s'évanouit dans un souffle. Nouveau changement avec le finale Allegro giocoso, sorte de danse joyeuse. Que le chef prend très allant. Là encore thèmes et rythmes s'entremêlent, dont un choral et des traits originaux comme les solos de flûte et de clarinette qui se suivent, dans l'un et l'autre sens ! Les attaques incisives des violons comme un seul homme sont aussi fascinantes à voir qu'à entendre. Tout se tend comme un arc et la coda reprend thème et rythmique du début de l'œuvre, dans un flux plus qu'haletant. 

L'ovation du public est à la mesure de l'effet produit par cette magistrale exécution. Où l'on aura admiré l'extrême cohésion d'un orchestre dont brillent toutes les sections, cuivres, percussions, bois et bien sûr cordes. Comme une sonorité toujours transparente malgré le caractère chargé de l'orchestration de Prokofiev, un son ''souple'' même lorsque la tension est à son maximum, sans dureté dans les fortissimos les plus étourdissants. 

Texte de Jean-Pierre Robert

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