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Concert : Bach et Beethoven sous les doigts novateurs de Piotr Anderszewski

Piotr Anderszewski

  • JS Bach : Six Préludes & Fugues extraits du 2ème Livre du Clavier bien tempéré, BWV. 870 à 893 : Nos 1, 17, 8, 23, 7 & 18
  • L. van Beethoven : Variations sur un thème de valse de Diabelli, op. 120
  • Piotr Anderszewski, piano
  • Théâtre des Champs-Elysées, Paris, le 7 novembre 2018 à 20 h

Dans le carde de la série « Piano aux Champs-Elysées », se produisait Piotr Anderszewski pour un programme associant Bach et Beethoven : des extraits du Clavier bien tempéré et les Variations Diabelli. Affiche austère ? Pas tant que cela, car sous les doigts du pianiste polonais, ces monolithes du répertoire sonnent étonnamment novateurs. N'en arrive-t-on pas là à écouter le familier avec une oreille neuve ?

Parmi les 24 Préludes et Fugues du second Livre du Clavier bien tempéré, Piotr Anderszewski en a choisi six. Selon sa propre inspiration, rompant avec toute chronologie au profit d'un itinéraire subjectif. Mais pas si innocent que cela, car les enchaînements, si l'on peut dire, viennent sans hiatus, pas plus que dans une exécution suivant à la lettre l'ordre de la composition. C'est qu'il existe des différences notables entre chaque composition et une grande variété de thèmes, outre peut-être un sentiment d'improvisation, plus manifeste dans le 2ème Livre que dans le premier. On est vite frappé par l'austérité toute relative du propos d'Anderszewski, que transfigure un jeu extrêmement contrasté. Par le contrepoint de la main gauche par exemple. Par la fine différentiation aussi entre la matière d'un Prélude, qui ici peut emprunter à la danse, comme il en est du n°8, et celle d'une Fugue, moins virtuose que dans le cas du Livre précédent et se rapprochant parfois du prélude auquel elle est accolée. Par l'intériorité enfin qui se dégage de cette lecture d'un calme apollinien, qui n'use que parcimonieusement de la pédale. Surtout le remarquable naturel procède d'un pianisme au toucher magique et à la large palette. 

Il en va de même de l'exécution des fameuses Variations sur un thème de valse de Diabelli en Ut majeur de Beethoven. Cet op.120, on le doit à une bien amusante histoire initiée par un certain Diabelli, éditeur et compositeur à ses heures, qui demanda à plusieurs musiciens d'écrire une variation sur un thème de son cru. Parmi la cinquantaine d'auteurs intéressés ou sollicités, Beethoven ne se laissera convaincre qu'après quelque résistance et en livrera non pas une, mais 33... L'éditeur Diabelli les fera paraître en 1823, les comparant aux Variations Goldberg de Bach. Beethoven travaille le thème avec infiniment d'imagination. Ce thème de valse qu'il décrira comme un ''Schusterfleck'' (un ressemelage de savetier), tant est grande sa banalité, va sous sa plume revêtir une telle originalité que les variations qui l'enrichissent en deviendront une œuvre monumentale. Et un des incontournables du répertoire. Cette succession de morceaux qui, pour bon nombre d'entre eux, n'ont qu'un faible, pour ne pas dire un lointain rapport avec ledit thème, forment une mosaïque passionnante. On y trouve des relents de morceaux à la mode, tel l'air de Leporello du Don Giovanni de Mozart, ''notte e giorno faticar'' (22éme Variation), l'arietta de la Sonate op.111 pour piano de Beethoven lui-même (20éme), et surtout des humeurs très diverses et contrastées. 

C'est ce paramètre du contraste que Piotr Anderszewski va cultiver dans son interprétation. Le thème de valse est présenté de manière presque mécanique, introduisant une bonne dose d'humour. Qu'Alfred Brendel souligne être au cœur de toute cette œuvre. On pourrait dire une vraie dramaturgie du choc et de l'humour, ce qui relègue sans doute loin le sentiment de pathos et d'héroïsme souvent associé à la musique de Beethoven. Anderszewski cherche-t-il à choquer ? Ou plutôt à intéresser l'auditeur par ses choix radicaux ? Par le soulignement du trait, par exemple, à l'image de la première variation ''alla marcia maestoso'', marquée par de forts aplats, comme martelés. Ce que l'on retrouvera souvent par la suite. La pauvre valsette de Diabelli en est désarticulée avec un malin plaisir. L'humour se fait grinçant, voire diabolique çà et là, mais aussi amusé. Anderszewski joue des écarts dynamiques et rythmiques les plus extrêmes : des accords fff lancés en fusée ou des moments si lents et d'impalpables pianissimos proches de l'immobile. Ce qui ne va pas sans quelques déplacements d'accents. Mais ce qu'on admet d'un Grigory Sokolov, pourquoi ne pas l'accorder au pianiste polonais. L'art du développement si inhérent à cette partition, il le raffine de formidable manière et la liberté du choix des tempos, qui demeure le privilège de tout grand interprète, dépasse ici l'antagonisme tempo métronomique-tempo psychologique. Au final, un récit extrêmement pensé, cohérent dans sa recherche et jusque dans sa démesure. Servi là encore par un jeu souverain qui sublime toute virtuosité et intériorise ce qui pourrait n'être que pur exercice technique. De fait, le public est captivé et l'auditoire totalement attentif. Un bis de Beethoven, sur le versant poétique, conclut une soirée de grande classe.

Texte de Jean-Pierre Robert


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Mots-clés: Théâtre des Champs-Elysées

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