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Concert : Un pianiste qui a à dire, François Dumont à Gaveau

Francois Dumont Gaveau

  • JS. Bach : Prélude & fugue en la mineur
  • Claude Debussy : Estampes
  • Franz Liszt : « Les jeux d'eau à la Villa d'Este », « Vallée d'Obermann », extraits des Années de Pèlerinage
  • Modeste Moussorgski : Une larme. Tableaux d'une exposition
  • François Dumont, piano
  • Salle Gaveau, Paris, le 12 octobre à 20 h 30

Le récital de François Dumont était intitulé « Estampes et tableaux », en référence aux œuvres en formant l'architecture que sont Estampes, deux morceaux des Années de Pèlerinage et Tableaux d'une exposition. Il existe une filiation entre ces pièces de Liszt et de Moussorgski, précurseurs de l'impressionnisme en musique, et ce qui est un des chefs-d'œuvre du piano de Debussy. Ce programme intelligemment pensé s'ouvrait et se clôturait par JS. Bach. La manière de ce pianiste qui reste dans une relative discrétion médiatique, ne cesse d'enthousiasmer et de rassurer quant à une haute conception du métier.

Jouer Bach en tête d'un tel programme, c'est placer haut la célébration musicale. Le Prélude & fugue en la mineur est sous les doigts de François Dumont à la fois magistral et extrêmement délié. Viennent les Estampes de Debussy. Avec ce triptyque, Debussy compose, en 1903, sa première grande œuvre pour le piano. Où il adapte les principes déjà dégagés pour l'orchestre (Prélude à l'après midi d'un faune) et la scène (Pelléas et Mélisande) : le langage des impressions les plus subtiles en des pages habiles à créer des ambiances suggestives. Des images, qui comme il en est des Tableaux d'une exposition de Moussorgski, forment une « sorte de galerie de visions interrompues », remarque Vladimir Jankelevitch. « Pagodes » plonge dans un orientalisme dont le musicien était fasciné après l'avoir découvert aux Expositions universelles de 1889 et de 1900, en particulier le son du gamelan balinais. Dumont nous transporte d'emblée dans un univers élusif où la clarté des lignes ne le cède en rien à une évocation emplie de mystère. « La soirée dans Grenade », témoin de cette autre fascination des musiciens français pour l'Espagne, impose une autre vision, arabo-andalouse cette fois. Son délicat balancement participe de l'envoûtement que procure cette musique par ses divers éléments tel le rythme de habanera, si insistant dans la pédale de grave de la main gauche, la combinaison des effets de proximité et de lointain, ou de fugaces évocations grotesques. Dumont s'en déjoue par la netteté du trait, rappelant qu'impressionnisme ne rime pas nécessairement avec dissolution des lignes dans une abstraction vaporeuse. Avec « Jardins sous la pluie », on franchit une étape dans l'art de sculpter l'insaisissable, ici l'élément liquide si consubstantiel à Debussy. Le pianiste le fait sien par un art consommé de la nuance. Combien délicates aussi les citations des deux comptines que Debussy entremêle dans ce fascinant morceau, ''Dodo, dodo, l'enfant dort'' et ''Nous n'irons plus au bois''. Tout est ici poésie.

En poursuivant avec deux extraits des Années de Pèlerinage de Liszt, Dumont dessine deux autres tableaux. « Les jeux d'eau à la Villa d'Este » (1877), empruntés à la troisième ''Année'' consacrée à l'Italie, forment un saisissant rapprochement avec la troisième pièce des Estampes debussyste, une sorte de miroir inversé chronologiquement. Enchaînement pourtant parfaitement naturel car tout ici semble anticiper l'impressionnisme français. Certes, ce qui est une pièce de genre appartient bien au romantisme, mais il y a là les germes de ce qui fleurira tant chez les musiciens du tournant du siècle, en particulier ce qui ressortit aux jeux d'eau et de lumière. Dumont nous inonde de ces accords arpégés, de ces crescendos savamment montés, des cascades de trilles, des traits ondoyants. Tout différent est le morceau « Vallée d'Obermann », extrait de la 1ère Année ''Suisse''. Les éléments descriptifs le cèdent à l'évocation des sentiments inspirés par la magie des lieux évoqués : grandeur de la nature, impénétrable aussi, force supérieure dominant l'homme. Une méditation où l'on décèle quatre parties, depuis une phase liminaire débutée à la seule main gauche puis emplie de chromatisme, une partie médiane plus calme, suivie d'une sorte de récitatif d'une sombre tonalité où se succèdent les ffff, et une péroraison emplie de paix. Dumont s'empare de cette vaste fresque, sorte de sonate-fantaisie, comme d'un poème symphonique pour le piano avec une formidable maîtrise.

Moussorgski occupait la seconde partie du récital. En prélude, Une larme, courte pièce composée en 1880, est d'un climat crépusculaire mais d'un sobre lyrisme. Les Tableaux d'une exposition (1874) figurent parmi les chefs-d'œuvre du répertoire pianistique, bien qu'on ne les entende pas si souvent au concert. Par un amusant paradoxe, cette version originelle au piano, mesurée à la scintillante orchestration due à Ravel, en retrouve toute sa force évocatrice. C'est en visitant la dernière exposition de son ami le peintre Victor Hartmann que Moussorgski eut l'idée de cette suite pour piano. Le visuel rejoint l'imaginaire qui imposent des instantanés d'une vie étonnante. Que François Dumont nous fait ''voir'' et ''ressentir'' par une exécution d'une palette très large de rythmes et de couleurs. Ainsi de « Il Vecchio Castello » et sa nostalgique note lancinante, ou de « Tuileries » et l'agitation des jeux d'enfants. Le trait peut se faire humoristique, voire satirique : « Samuel Goldenberg et Schmuyle », dialogue entre deux juifs, l'un riche, l'autre pauvre, ou « Limoges. Le marché. La grande nouvelle » qui fait se succéder à une allure qui va s'amplifiant le désopilant caquetage des péronnelles, l'une après l'autre, puis en même temps dans une joyeuse cacophonie, jusqu'à un maelström de piailleries prestissime. La délicate vignette aussi : « Ballet des Poussins dans leurs Coques » où l'immatériel du toucher épouse la fragilité du sujet. Le fantastique surtout, où excelle Moussorgski, de « Gnomus », et surtout de « Catacombae » et leurs singulières perspectives : Dumont sculpte ici les effets de résonance, peaufine les bribes de mélopée évoquant les souterrains peuplés de crânes. Le grandiose enfin avec « La Grande Porte de Kiev », apothéose jubilatoire, vraie visualisation d'une volée de cloches, bourdon à l'imposante main gauche, carillon aigu à la subtile droite. L'art de la transition caractérise aussi cette exécution, avec les « Promenades », ces intermèdes-refrains pourtant sans cesse différents au fil de la déambulation. Cette passionnante lecture nous fait saisir en quoi Moussorgski ouvre la voie à Debussy, par ses audaces, la science de l'atmosphère, la précision de la ligne, la différentiation dynamique. Magistral !

À l'heure des bis, François Dumont clôt son concert par un autre Bach : Sarabande et Gavotte de la 3ème Suite anglaise, d'une étourdissante fluidité. Généreux, il donne encore la Grande Valse brillante de Chopin, d'une extrême fantaisie, et dit adieu avec Debussy et le « Goliwogg 's Cake Walk » de Children 's Corner, d'un zest irrésistible.

Texte de Jean-Pierre Robert     


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Mots-clés: Salle Gaveau

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