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CD : « Harmonie du soir » Mélodies de Claude Debussy

Debussy Harmonie du soir

. Claude Debussy : Trois mélodies (Paul Verlaine). Fêtes galantes (Verlaine), livres I & II. Chansons de Bilitis (Pierre Louÿs). Trois chansons de France (Charles d'Orléans, Tristan L'Hermite). Trois ballades de François Villon. Le promenoir des deux amants (L'Hermite). Cinq poèmes de Charles Baudelaire

. Mélodies isolées : Romance l'âme évaporée, Les Cloches, Beau soir, Romance voici le printemps, Paysage sentimental (Paul Bourget). Nuit d'étoiles (Théodore de Banville). Mandoline (Verlaine). Les Angélus (Grégoire Le Roy). Dans le jardin (Paul Gravollet). Fleurs de blé (André Girod). La belle au bois dormant (Vincent Hyspa)

. Pièces instrumentales : Images oubliées. Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon

. Sophie Karthäuser (soprano), Eugene Asti (piano)

. Stéphane Degout (baryton), Alain Planès (piano)

. 2 CDs Harmonia Mundi : 902306.07 (Distribution : PIAS)

. Durée des CD : 2 h 05 min 51 s

. Note technique : etoile bleueetoile bleueetoile bleueetoile bleueetoile bleue (5/5)

Belle initiative en cette année du centenaire de la mort de Claude Debussy, de porter le regard, entre autres, sur ses mélodies. Un corpus conséquent qui jalonne la production du compositeur de 1876 à 1913, et donc significatif de l'évolution de son style. Peut-être plus encore que dans ses œuvres orchestrales ou pour piano, Debussy s'y révèle le magicien du timbre, le fin coloriste de paysages subtils unissant en une rare fusion texte poétique et musique. Les deux CD en proposent une très large sélection, empruntée aux cycles et à des pièces isolées. Elles sont interprétées par deux chanteurs familiers de ce répertoire, accompagnés chacun par ''son'' pianiste : Sophie Karthäuser et Eugene Asti, Stéphane Degout et Alain Planès. Une magnifique immersion dans un univers bercé d'une poétique fascinante, celle de l'« Harmonie du soir ».

La première œuvre qu'on doit à Claude Debussy semble bien être une mélodie, « Nuit d'étoiles », composée en 1876 sur un poème de Théodore de Banville, qui sera suivie immédiatement après de plusieurs autres. Durant toute sa carrière il en écrira une centaine, jusqu'aux ultimes Trois poèmes de Stéphane Mallarmé, de 1913. Ce corpus s'exprime soit en cycles soit en pièces isolées. Le présent coffret propose la majeure partie des premiers, à l'exception des Ariettes oubliées et des Proses lyriques, et une large sélection des secondes, dans un ordre non chronologique. Premier cycle, Cinq poèmes de Charles Baudelaire (1887-1889) est composé à partir de « Spleen & idéal » du recueil Les Fleurs du mal. La poétique baudelairienne est assumée, comme dans « Le balcon », la plus longue mélodie composée par Debussy, décrivant le langoureux soliloque d'un passé amoureux révolu. « Harmonie du soir » voit s'épancher la tristesse de l'âme, qu'on retrouvera plus tard chez le personnage de Mélisande. « La mort des amants » introduit cette atmosphère de clair de lune indissociable de l'art de Claude de France. Trois mélodies, sur des poèmes de Paul Verlaine (1891), montrent un souffle vocal et instrumental annonçant Pelléas et Mélisande. L'art des contrastes y est résolument marqué, de la poétique doucement évocatrice de « Le son du cor », au paysage tout de vivacité de « L'échelonnement des haies ». Avec les Chansons de Bilitis (1897-1898), Debussy aborde la poésie de Pierre Louÿs. Des poèmes qui selon le musicien, « contiennent dans une merveilleuse langue tout ce qu'il y a d'ardemment tendre et cruel dans le fait d'être passionné ». Trois évocations où à un certain archaïsme du propos fait écho une belle simplicité de la vocalité. Le climat général anticipe aussi Pelléas, ce qui est plus qu'évident dans la seconde pièce « Chevelure », où passe un frisson érotique dans une indicible langueur. « La flûte de pan » offre une douce ingénuité, et la 3ème « Le tombeau des naïades » tresse une subtile atmosphère par une écriture aux harmonies scintillantes. 

Debussy Harmonie du soir interpretes
Sophie Karthäuser (soprano) et Eugene Asti (piano)

Les deux recueils qui constituent Les Fêtes galantes ont été composés à plusieurs années d'intervalle. Le premier sera achevé en 1892. On y trouve tous les ingrédients de l'art debussyste : l'inspiration mélodique (« En sourdine »), la spontanéité dans le chant et l'accompagnement pianistique (« Fantoches »), une atmosphère de clair obscur d'une sereine mélancolie, écrin d'une poétique d'un raffinement extrême (« Clair de lune »). Le second recueil, achevé en 1094, voit une évolution significative du style du musicien dans le dessin musical. Ainsi dans « les Ingénus » la déclamation épouse-t-elle les sous-entendus du texte sur une partie de piano aux notes piquées tranchant sur un climat mystérieux. « Colloque sentimental », ou les désillusions des sentiments amoureux, est l'occasion d'un bref dialogue calqué sur la parole, magistralement restitué ici par l'interprète Stéphane Degout. L'évolution dans l'écriture debussyste se concrétise encore avec Trois chansons de France (1904) qui mettent en musique Charles d'Orléans et Tristan L'Hermite : ampleur du piano du « Rondel, le temps a laissé son manteau »), oppositions rythmiques nettes (« Rondel, pour ce que Plaisance est morte »). Quant à « La grotte », elle évoque la scène de la fin du IIème acte de Pelléas et Mélisande. Autre regard vers la poésie du passé, les Trois ballades de François Villon (1910) se signalent par l'intensité de la déclamation tout autant que par la discrétion de l'écriture pianistique. On a pu dire qu'on tenait là la quintessence de l'art de Debussy mélodiste. Ces délicieux archaïsmes lui inspirent des pages admirablement épurées, comme dans le refrain qui ponctue chacune des strophes de la 2ème pièce « En cette foy je vueil vivre et mourir ». Ou le caractère enjoué de la 3ème « Ballade des femmes de Paris ». La même année, paraît Le promenoir des deux amants, de nouveau sur des poèmes de L'Hermite, d'un grand raffinement prosodique, comme dans la première pièce « Auprès de cette grotte » sur un exceptionnel balancement du piano. La mélodie acquiert une ampleur nouvelle. Encore manifeste dans Les Trois Poèmes de Stéphane Mallarmé. Ce sera, en 1913, son dernier cycle : Debussy est alors séduit par l'abstraction de la poétique mallarméenne qui rencontre ses propres préoccupations, illustrées dans sa dernière manière avec le poème symphonique Jeux. Œuvre très subtile qui se coule dans la poésie absconse du poète. Ainsi du pastiche de sarabande ancienne, piquant et faussement dépouillé de la 2ème pièce « Placet futile ».

L'album propose encore un choix exhaustif de mélodies isolées sur les poèmes d'auteurs divers. De Verlaine (« Mandoline », tout de fantaisie et de fraîcheur), de Vincent Hyspa, chanteur humoriste et écrivain (« La Belle au bois dormant », caricature des contes médiévaux) et surtout de l'écrivain Paul Bourget. Et de ses poèmes « Aveux » parus en 1882. Leur naturelle musicalité a inspiré à Debussy, entre autres, la « Romance, l'âme évaporée », composée lors de son séjour à la Villa Médicis, « Paysage sentimental », d'une apparente insouciance, ou encore « Beau soir » où se révèle un usage de couleurs harmoniques changeantes en fonction du sens du texte. 

Debussy Harmonie du soir interpretation

L'interprétation est confiée alternativement à une voix de femme, Sophie Karthäuser, et une voix d'homme, Stéphane Degout. Et à deux paires de musiciens, puisque chacun travaille avec son propre pianiste, respectivement, Eugene Asti et Alain Planès. Sophie Karthäuser possède la couleur du soprano lyrique pas trop charnu lui permettant de distiller la subtile poétique de ces pièces, l'art du dire à demi-mot (« La Chevelure » des Chansons de Bilitis, « En sourdine » des Fêtes galantes I), ou encore de se confronter aux écarts dynamiques, du forte jusqu'au fil de voix pour traduire le ressenti proche du chuchotement. La belle articulation, déjà remarquée dans d'autres récitals, est ici un atout majeur. Un vrai souci de continuité du texte et de sûre simplicité, teintée d'ingénuité non feinte, parachèvent de pénétrantes interprétations. Stéphane Degout est sans nul doute aujourd'hui un des meilleurs défenseurs de ce répertoire. Outre un timbre moiré de baryton clair, on admire l'extraordinaire intériorité du ton, l'art de soupeser le moindre trait pour créer le climat (« les Ingénus » des Fêtes galantes II), ou la petite scénette (« Ballade de Villon à s'amye »), l'extrême fluidité de l'élocution chez cet admirable interprète de Pelléas dont on perçoit l'ombre si souvent. Le parfait passeur de ces musiques. Les somptueuses contributions de leurs pianistes, en termes de qualité du timbre et de science de la nuance infinitésimale, sont de la même eau : Eugene Asti, formé à l'art de l'accompagnement auprès de Graham Johnson, offre un geste clair et assuré. Alain Planès, qui connaît chaque recoin du piano debussyste, est le maître de l'arabesque et du constant renouvellement de cette musique. Plaisir encore prolongé par l'exécution de la suite pour piano Images oubliées de 1894.

Fruit de deux sortes de prises au Teldex Studio de Berlin, par deux ingénieurs du son différents, les enregistrements présentent des caractéristiques à peu près similaires, avec cependant quelques différences entre les deux ''paires'' : plus résonant dans le cas des pièces interprétées par Karthäuser et Asti, voix légèrement en retrait chez Degout-Planès. La différence d'ambiance peut être corrigée en agissant sur le potentiomètre : un brin plus fort pour les pièces de l'équipe Degout-Planès. Dans les deux cas, la prise de son saisit les généreuses harmonies des pianos, lesquels sont traités à part égale avec les voix.

Texte de Jean-Pierre Robert


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