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Concert : Esa-Pekka Salonen dirige le Philharmonia Orchestra ou les prémisses de l'atonalité

Esa Pekka Salonen Philharmonia Orchestra Paris

  • Richard Wagner : Prélude et Mort d'Isolde
  • Arnold Schoenberg : La Nuit transfigurée
  • Anton Bruckner : Septième symphonie
  • Philharmonia Orchestra, dir. Esa-Pekka Salonen
  • Théâtre des Champs-Elysées, Paris, le 5 octobre 2018, 20 h

On ne mesurera jamais assez combien le fameux ''accord de Tristan'' a eu de conséquences. C'est en partant de celui-ci, et du Prélude de l'opéra éponyme de Richard Wagner et son complément obligé « La Mort d'Isolde », qu'Esa-Pekka Salonen a construit le programme de son concert : en faisant suivre ce morceau (1865) de la Septième Symphonie de Bruckner (1883) et de La Nuit transfigurée de Schoenberg (1899). Cette association, a priori audacieuse, est en fait un enchaînement parfaitement logique. Elle l'est tout autant du point de vue thématique puisque la nuit qui y est au cœur, s'ouvre sur une lumière rédemptrice. Le chef finlandais les dirige d'une souveraine maestria, conduisant ''son'' orchestre du Philharmonia de Londres aux sonorités envoûtantes.

Prélude et Mort d'Isolde, de Tristan un Isolde, forme ainsi un grandiose prologue au concert : plus qu'un simple préambule, l'affirmation d'une sorte d'acte fondateur, celui de l'incertitude tonale imaginée avec une incroyable audace par Wagner. Se conformant au tempo ''lent et languissant'', Salonen aborde les premières pages du Prélude d'une lenteur habitée. Nous rappelant combien elles interrogent jusque dans leurs silences combien signifiants. Annonciatrices d'un drame qui voit deux êtres hors norme se consumer de passion. Puis vite s'installe une urgence du discours avec ces immenses crescendos en vagues successives, vécues comme des lames de fond pour atteindre le fameux climax central avant l'amorce de la décrue. Exécution incandescente dans sa force et la clarté du trait. Que suivent les pages non moins mémorables de la « Mort d'Isolde » où l'on se remémore sans peine la voix inextinguible qui survole ce crescendo-decrescendo de l'orchestre. Là rayonne la mirifique phalange britannique. Impératifs de timing oblige, la chronologie est quelque peu bousculée avec l'interprétation immédiatement après de Verklärte Nacht (La Nuit transfigurée) de Schoenberg. Créée pour sextuor à cordes, elle est ici donnée dans sa version pour grand orchestre à cordes, selon la transposition faite par l'auteur en 1917 et remaniée en 1943. Cet opus 4 qui s'inscrit dans les pas de Wagner et de Brahms mais ne renie pas Bruckner, participe d'un post romantisme assumé. Le thème de la nuit l'apparente à Tristan et Isolde, une nuit de drame inspirée d'un poème de Richard Dehmel : la déambulation nocturne de deux amants dont la femme avoue qu'elle attend un enfant d'un autre. L'homme lui assure reconnaître l'enfant comme le sien. La fin sera heureuse, à l'image du dernier vers du poème « Deux personnes vont dans la nuit haute et claire ». La musique n'est pas illustrative de quelque action dramatique, mais se veut « l'expression de sentiments humains », soulignera le compositeur. Les 5 séquences musicales enchaînées se coulent sur les 5 strophes du poème : la marche des deux amants dans une nuit de lune, l'aveu de la femme, l'attente de celle-ci, la réponse de l'homme, et enfin, dans une coda frémissante, la réunion des deux amants. Salonen pare ce poème musical d'une nuit de rédemption tour à tour étrange et mystérieusement envoûtante, d'emballements ou de caresses sonores. Une direction extrêmement pensée, d'un lyrisme intense mais souverainement contrôlé. Alors qu'il a disposé ses sept contrebasses en éventail au fond, comme enveloppant les autres cordes, il obtient de toutes celles-ci un fini sonore inouï.

Le même qualificatif s'applique à l'exécution de la Septième Symphonie de Bruckner. Composée entre 1881 et 1883, achevée alors que celui-ci venait d'apprendre la disparition de Richard Wagner, cette vaste fresque se ressent de la vénération pour le maître de Bayreuth. Malgré l'acerbe commentaire du critique Hanslick après la première exécution viennoise, qui voyait là « rien que du boursouflé, des ténèbres à perte de vue, un ennui de plomb », l'œuvre ne démentira jamais le succès enregistré lors de sa création en Allemagne. Esa-Pekka Salonen, qu'on n'associait pas nécessairement à ce répertoire, ne cherche pas à l'enraciner dans une tradition interprétative purement grandiose. Sa vision est autre et vise la clarté. À bien des égards, elle vérifie l'assertion de Nikolaus Harnoncourt, qui estime que Bruckner « a un pied dans le XXème siècle » (''La Parole musicale'', Actes Sud, 2014). Cela s'impose dès l'allegro moderato : ces longues et grandes phrases majestueuses initiales débouchent sur un deuxième thème paisible, d'un goût presque paysan, tout comme le sera le développement. Les crescendos d'où surgissent d'éclatants tuttis, mis en valeur par l'acoustique généreuse de la salle des Champs-Elysées, sont empreints d'un souci de graduation naturelle, ce qui atteint son maximum d'efficacité à la coda d'une puissance tellurique, non écrasante toutefois. L'adagio, marqué très lentement et solennel, chante dans une tonalité qui n'a rien de lugubre malgré sa dense texture aux riches assisses de basses. Avec son second thème, plus léger, il renoue avec l'atmosphère libérée du mouvement précédent. On remarque comme le chef détache les cuivres, les fameux tubas wagnériens, une manière qui n'est pas sans rappeler celle de Klemperer. C'est qu'il y a de la déploration funèbre dans cette séquence dont l'ultime partie a été travaillée suite à la nouvelle de la mort de Wagner. Le scherzo vigoureux, d'une allure soutenue, progresse sans lourdeur. Une légère accélération sur la phrase ascendante avant le tutti ffff dégage une remarquable énergie. Par un contraste inattendu, le trio pris retenu, semble musarder, instant de sérénité rustique. Quant au finale, Salonen en dissèque les divers épisodes sans sombrer dans une redondance pesante fustigée par beaucoup comme synonyme d'ennui. La péroraison sera éclatante : la lumière triomphant de la nuit. Cette lecture qui sait éclaircir les lignes, assembler les éléments d'un ensemble où la réitération du motif est plus affirmation que simple procédé de doublage, se caractérise par sa spontanéité et son aisance. Non que le chef ne ménage pas ses forces à la tête d'un orchestre d'une étonnante plasticité, dont si on voulait ne citer qu'une section, les violoncelles tiendraient la vedette. De la belle ouvrage !

Texte de Jean-Pierre Robert      


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Mots-clés: Théâtre des Champs-Elysées

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