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CD : « Vienna fin de siècle » par Barbara Hannigan et Reinbert de Leeuw

Vienna fin de siecle

  • « Vienna fin de siècle » : Arnold Schoenberg : Quatre Lieder, op. 2
  • Anton Webern : Cinq Lieder sur des poèmes de Richard Dehmel op. 3 pour voix et piano
  • Alban Berg : Sieben Frühe Lieder
  • Alexander von Zemlinsky : Deux pièces tirées des Lieder op. 2, deux pièces tirées des Lieder op. 5, trois pièces tirées des Lieder op. 7
  • Alma Mahler : trois pièces extraites de 5 Lieder (1910), une pièce extraite de 4 Lieder (1915)
  • Hugo Wolf : Goethe Lieder
  • Barbara Hannigan, soprano, Reinbert de Leeuw, piano
  • 1 CD Alpha : Alpha 393 (Distribution : Outhere Music France)
  • Durée du CD : 77 min 41 s
  • Note technique : etoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orangeetoile orange (5/5)

Le tournant du siècle 1890-1910 marque une évolution importante dans le répertoire du Lied, un mode d'expression essentiel dans la littérature musicale, privilégié par tous les compositeurs allemands de l'époque. En cette période charnière, les musiciens tendent à dissocier la mélodie chantée de l'accompagnement pianistique pour mieux traduire la poétique qui les sous-tend. Dans l'ingénieux programme de ce CD, Barbara Hannigan et son pianiste et mentor Reinbert de Leeuw ont réuni Wolf, Zemlinsky, Schoenberg, Berg Webern et Alma Mahler. Formidable exploration d'un domaine fascinant, magistralement restitué.

Il faut saluer l'originalité du programme de ce récital post romantique qui mêle des pièces connues et d'autres moins abordées. Qu'unissent pourtant l'intensité des textes poétiques. Barbara Hannigan souligne que la fin du XIXème siècle à Vienne est « sans doute la période la plus extraordinaire de l'histoire de la musique ». Une époque décisive où le langage du Lied s'émancipe peu à peu de la tonalité pour s'aventurer dans l'ambiguïté, dans l'harmonie, et dans la dissonance. La figure centrale de cette ''révolution'' est Hugo Wolf qui le premier va séparer nettement les lignes de chant et de piano, laissant la voix évoluer indépendamment de ce dernier. Ce faisant, il se dégage de la manière de Schubert et de Schumann qui les avaient tant associées. Les Goethe Lieder de Mignon (1888) non seulement se signalent par l'importance de la partie de piano, comme dans les pages introductives de « Kennst du das Land ? » (Connais-tu le pays ?), mais voient un approfondissement du texte, en modifiant le rythme comme les contours de la mélodie. La puissance évocatrice des vers du Wilhelm Meister de Goethe en est décuplée, de manière presque visionnaire dans « Mignon II » et « Mignon III », baignés de frayeurs et d'inquiétudes proches de l'hystérie. Alexander von Zemlinsky (1871-1942) a composé plusieurs séries de Lieder, dont les trois premiers, op. 2, op. 5 et op. 7 durant les années 1895-1899, de ton post romantique et expressionniste. Le récital en présente un florilège significatif : de petits drames (« Il y avait deux enfants » de l'op. 7), utilisant le procédé du refrain (« Endors-toi donc » de l'op. 5, « Irmelin à la rose » de l'op. 7, évoquant ici comme quelque ballade du roi de Thulé). Les thèmes évoqués sont la nuit, la profonde nostalgie, la souffrance humaine, l'angoisse de la fin.

Dans ses Quatre Lieder op. 2 (1899-1900), Arnold Schoenberg rend hommage à son ami et maître Zemlinsky et se coule dans la poésie de Richard Dehmel à la manière d'un peintre. Les Cinq Lieder sur des poèmes de Richard Dehmel d'Anton Webern, composés en 1906/1908, habillent l'étrangeté des textes du poète dans une abstraction qui n'a rien à envier en peinture à un Vassily Kandinsky. La thématique de la nuit douce et étoilée ou sombre et effrayante trouve un prolongement presque naturel dans le langage atonal du musicien. Les 7 Frühe Lieder (Sept Lieder de jeunesse) d'Alban Berg (1907) distillent des climats envoûtants. L'alchimie sonore est pourtant puisée à des styles différents : du romantisme tardif (« Le Rossignol »), de l'impressionnisme (« Nuit »), ou de l'avant-gardisme de la future Sonate pour piano (« Couronné de rêves », sur un poème de Rainer Maria Rilke) ou encore des accents tragiques annonçant l'opéra Wozzeck (« Le chant des roseaux »). Enfin Alma Mahler (1879-1964), formée elle aussi auprès de Zemlinsky, a composé plusieurs séries de Lieder, notamment en 1910 et en 1915. Dans les quatre présentés ici, on décèle le style d'une compositrice qui a su assumer l'héritage de ses contemporains les plus engagés plus qu'emprunter les pas de son illustre premier époux.  

En symbiose avec des textes dont la poétique est souvent exacerbée, voire absconse, Barbara Hannigan privilégie une approche sur le ton de la confidence, utilisant une palette subtile qui délaisse l'éclat. Le nuancier est très vaste, en particulier dans les registres mezzo piano et pianissimo. La prononciation d'une séduisante langueur en arrive à adoucir la rugosité de la langue allemande. Sans pour autant que l'aspérité des accents ne soit méconnue. Comme dans les Lieder de Wolf qui prennent ici une tournure résolument moderne. L'investissement coutumier de cette artiste qu'on lui connaît à la scène (La voix humaine, Mélisande, et maintenant Bérénice, pour ne citer que des exemples empruntés au répertoire français), l'empathie pour tout ce qu'elle aborde, est perceptible à chaque mélodie, à chaque phrase, à chaque intonation. On est subjugué par le naturel avec lequel sont habités des sentiments aussi divers que l'inquiétude, l'angoisse, la menace de l'inconnu, la tendre violence, mais aussi le fameux ''Sehnsucht'' germanique, ce désir, cette aspiration des sens. Elle a en Reinbert de Leeuw plus qu'un simple accompagnateur, un égal partenaire qui tresse un discours pianistique d'une simple grandeur parant toutes ces pièces d'infinies couleurs et là aussi de nuances inouïes. Un partnership enthousiasmant !

La prise de son offre une image équilibrée entre voix et piano, avec une belle proximité de celle-ci, bien en accord avec le ton général de confidence adopté par la chanteuse.

Texte de Jean-Pierre Robert

Disponible sur Amazon en CD, vinyle et MP3


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