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Concert : Prokofiev sous l'œil de Valery Gergiev et des Wiener Philharmoniker

Valery Gergiev

  • Serge Prokofiev : Quatre extraits de Roméo et Juliette
  • Concerto pour piano et orchestre N° 2 en sol mineur op. 16
  • Symphonie N° 6 op. 111
  • Denis Matsuev, piano
  • Wiener Philharmoniker, dir. Valery Gergiev
  • Théâtre des Champs-Elysées, Paris, le 9 octobre 2018, 20 h

Un programme entièrement consacré à la musique symphonique de Serge Prokofiev, voilà qui n'est pas courant. Valery Gergiev et les Wiener Philharmoniker qu'on n'avait pas vus ensemble depuis un certain temps, associent des extraits de Roméo et Juliette, le Deuxième concerto pour piano et la Sixième symphonie. Au surplus des œuvres, du moins pour les deux dernières, peu souvent jouées au concert. Interprétées par un orchestre phare, le Philharmonique de Vienne, dans le cadre de sa résidence parisienne, et un pianiste diablement virtuose.

En guise de mise en bouche, Valery Gergiev joue quatre morceaux extraits du Ballet Roméo et Juliette, non pas empruntés à l'une des deux Suites que Prokofiev a lui-même tirées de l'œuvre, mais de son goût, piochées dans les actes I et IV. Sans doute pour mettre en évidence le contraste entre moments de force et passages de lyrisme. De fait, l'exécution livre tout ce qui sépare le dit un peu cataclysmique de la première et de la dernière pièce (« Les Montaigut et les Capulets », « Roméo sur la tombe de Juliette »), le lyrisme effleuré de la seconde (« Juliette jeune fille ») et la scansion de la troisième, procédé si coutumier chez le compositeur (« Masques »). L'orchestre les joue très fort, comme placées dans une lumière crue. Toute autre atmosphère avec le Concerto pour piano N° 2 op. 16, de 1913, remanié en 1923. Sans doute le plus intensément démonstratif des cinq. Et admiré par Francis Poulenc qui après une répétition en compagnie de l'auteur y voyait une « leçon de précision rythmique et de frappe infaillible », ce qui fait sans doute référence aussi bien à l'œuvre qu'à la manière dont le russe l'interprétait. La coupe en quatre mouvements frappe déjà. La terrible complexité de la partie de piano plus encore. L'inspiration foisonnante surtout. Denis Matsuev ne minimise aucune des difficultés, il les assume crânement, comme lors de la longue cadence ornant le premier mouvement, « Une cadence compliquée », aux dires de l'auteur ! D'une rare impétuosité, succession de rafales, d'arpèges assénés sur tout le registre. Matsuev s'en déjoue comme jeu d'enfant, de sa technique prodigieuse, avec un jeu très pédalé. Au fil de cet andantino, on aura remarqué la puissance de l'orchestre et peut-être chez Gergiev une tendance à ''moderniser'' ce qu'il comprend de thématiquement slave. Le scherzo est pris à une allure proprement vertigineuse, plus que vite. Ce qui est une toccata prend la forme d'une course effrénée où le pianiste là encore semble ne pas éprouver le moindre souci. Pareille maestria marque l'Intermezzo, allegro moderato, qui offre sarcasme et humour au second degré dans une manière martelée au clavier comme à l'orchestre, et bien peu de mélodie. Peu à peu l'allure se déchaîne pour conduire à des fortissimos d'une violence peu contenue, façon machine infernale. Le finale, marqué tempetuoso, l'est en effet : hyper puissant et motoriste en diable. Le piano de Matsuev tient la vedette, en particulier dans la cadence, différente de celle du mouvement initial, pas moins démonstrative. II la joue comme le reste du mouvement dans le registre mezzo forte-forte, côtoyant des accès telluriques à faire trembler la mécanique du Steinway. Tout s'achève dans une vraie débauche sonore. En bis, il donnera une Étude de Rachmaninov, distillant là, sans doute plus que dans le concerto, les nuances de lyrisme dont il est bien sûr capable.

Prokofiev Wiener Philharmoniker
Denis Matsuev au piano.

La Sixième Symphonie op. 111 (1947) révèle un Prokofiev nettement moins accessible. À la différence de la Cinquième, tout ici paraît relever d'un langage qui ne se livre pas d'emblée. Une chape d'angoisse s'impose au fil du moderato initial, succession de séquences qui semblent ne pas être reliées entre elles, où Prokofiev entremêle cet art du rythme qu'on lui connaît, un tragique exacerbé, comme avec ces appels des trombones à la sonorité marine, et bien peu de répit dans un univers pessimiste. Le lyrisme est teinté de gravité, dans un dépouillement qui confine au lugubre, terme expressément indiqué par l'auteur. Le développement ne se départit pas des couleurs sombres instaurées dès le départ. Le deuxième mouvement, Largo, n'est pas moins angoissé, de cette mélancolie qui semble ne pas s'éteindre. Nul doute, souvenirs douloureux des atrocités de la Seconde guerre encore proche. Quelques éclairs de lyrisme le traversent cependant, où le chef Ernest Ansermet voyait « une gigantesque effusion lyrique ». Gergiev peaufine un discours d'une extrême tension, comme raréfié, où la sérénité qu'y voyait Prokofiev lui-même, rend vite les armes devant un mur d'anxiété. Le finale vivace apporte un contraste saisissant, puisque bâti sur un rythme de marche presque allègre où triomphe le modèle de scansion inhérent à la musique de Prokofiev. Triomphe d'un optimisme sous-jacent ou vainement recherché ? En tout cas, les accents qu'y insuffle le chef sont vifs et souvent abrupts. Les dernières pages, presque collées pour ''finir en beauté'', ne répondent pas vraiment à la question. Les Viennois montrent leur formidable savoir-faire dans un domaine qui ne leur est pourtant pas si familier. Et l'on est conquis par une démonstration instrumentale du plus haut niveau. Comme pour remercier le public d'avoir si stoïquement écouté cette symphonie énigmatique, Gergiev donne en bis une danse tirée de La Belle au bois dormant de Tchaïkovki, où la douceur du trait le cède à la magie des couleurs.

Texte de Jean-Pierre Robert      


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Mots-clés: Théâtre des Champs-Elysées

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